Arthur Koestler et la parapsychologie : extraits de deux essais réédités au catalogue

En 1950, l’écrivain historien et philosophe Arthur Koestler s’intéresse à la parapsychologie au point de devenir membre de la Society for Psychical Research. Intrigué depuis des années par l’histoire du biologiste malheureux Paul Kammerer, il écrira en 1971, sous le titre de The Case of the Midwife Toad [L’Étreinte du crapeau], le résultat surprenant de son enquête sur l’Autrichien aux thèses discréditées, qui mit fin à ses jours en 1926. À sa suite immédiate, il rédigea The Roots of Coïncidence [Les Racines de hasard], en 1972, excursion à la frontière de deux domaines fondamentaux de la recherche : la physique quantique, infra-atomique, d’une part, la parapsychologie, d’autre part. Ces deux brefs essais traduits par Georges Fradier rejoignent aujourd’hui notre catalogue. En voici deux extraits :

Paul Kammerer est mort – Sa fille au nom de lézard

Extrait du chapitre I, pages 10-12. Les notes présentes en fin de volume ont été ici retirées.

Le 23 septembre 1926 au début de l’après-midi un cantonnier trouva sur un sentier de montagne en Autriche un cadavre bien vêtu, en complet foncé, assis, le dos calé contre la paroi verticale d’un rocher, la main droite tenant encore le pistolet avec lequel l’homme s’était brûlé la cervelle. Une des poches du veston contenait une lettre adressée « à la personne qui trouvera mon corps » :

Le Dr Paul Kammerer demande qu’on ne le transporte pas chez lui, afin d’épargner à sa famille la peine de le voir. Le plus simple et le moins coûteux serait de l’utiliser dans le laboratoire de dissection d’un institut universitaire. Au fait, je préférerais rendre au moins ce petit service à la science. Peut-être mes dignes collègues universitaires trouveront-ils dans mon cerveau quelque trace des qualités qu’ils n’ont pas décelées de mon vivant dans les manifestations de mes activités mentales. Quoi qu’il arrive au cadavre — qu’il soit enterré, brûlé ou disséqué — son propriétaire n’appartenait à aucune confession religieuse et souhaite qu’on lui épargne une cérémonie qui, de toute façon, lui serait probablement refusée. Ce vœu ne traduit aucune hostilité à l’égard du prêtre en tant qu’individu ; comme tout le monde il est humain et c’est souvent un être bon et noble.

La lettre était signée Dr Paul Kammerer. Un post-scriptum demandait à sa femme de s’abstenir de porter des vêtements noirs ou autres signes de deuil.

Ainsi s’achevait le plus grand scandale scientifique de la première moitié de notre siècle. Son héros — sa victime — était l’un des biologistes les plus brillants et les moins orthodoxes de son époque. Il avait quarante-cinq ans quand les pressions conjuguées d’une inhumaine Science officielle et de son tempérament trop humain le poussèrent au suicide. On l’avait accusé du crime le plus grave qu’un homme de Science puisse commettre : avoir faussé les résultats de ses expériences. Et pourtant une notice nécrologique dans Nature, la revue scientifique sans doute la plus estimée du monde, parlait de son dernier livre comme de « l’une des plus précieuses contributions apportées à la théorie de l’évolution depuis Darwin ».

J’étais étudiant à Vienne quand les idées de Kammerer ont commencé à m’intéresser. J’avais vingt ans au moment de sa mort, et ne l’avais jamais rencontré ; mais, depuis tant d’années, j’ai toujours gardé l’idée d’écrire quelque chose à son propos. Cette fascination vient, en partie, de son caractère complexe et de son sort tragique, mais avant tout des idées hérétiques qu’il ne se lassa ni de vouloir prouver dans ses expériences, ni d’exposer dans des revues savantes et des ouvrages de vulgarisation. Kammerer refusait la théorie darwinienne de l’évolution basée sur des mutations, fruits du hasard ; il croyait que le véhicule principal de l’évolution progressive est « l’hérédité des caractères acquis » qu’avait postulée Lamarck en 1809 — c’est-à-dire que les changements qui, chez les parents, se sont révélés utiles à l’adaptation sont conservés par l’hérédité et transmis à leur progéniture. Or, chez les biologistes cette question était explosive — elle l’est encore. La controverse entre darwinistes et lamarckiens fait rage depuis près d’un siècle, chargée de passions affectives, politiques et même théologiques, et menée, comme nous allons le voir, avec un mépris étonnant des règles du jeu. Tel était le climat intellectuel qui suscita le scandale et le mena à son terme tragique.

Kammerer devait son malheur à un petit batracien : le crapaud accoucheur, et, plus précisément, à ce qu’on appelle ses rugosités nuptiales — de petites callosités, recouvertes d’épines cornées, sur les membres antérieurs du mâle, qui lui permettent de mieux s’agripper à la femelle pendant la copulation. Kammerer soutenait que ces bourrelets fournissent la preuve de l’hérédité des caractères acquis, tandis que ses adversaires niaient leur existence.

Dans les pages qui vont suivre, nous entendrons parler souvent des rugosités nuptiales, ou brosses copulatrices, du crapaud accoucheur. Elles fournissent tous les matériaux d’une histoire à « suspense », et à dénouement sensationnel. Cette histoire a fait l’objet d’un flm dans la Russie de Staline, où la doctrine du Parti obligeait les autorités à soutenir la théorie lamarckienne de l’évolution contre le darwinisme de l’Occident. Ce flm qui s’appelait la Salamandre, a été tourné tout de suite après la mort de Kammerer, et a eu tant de succès que j’ai encore pu le voir six ans plus tard à Moscou.

Il avait été écrit et produit par le commissaire du peuple à l’Éducation publique, Lunatcharsky, la femme de ce dernier y jouant un rôle important. Le héros du flm est ignominieusement persécuté par des savants darwinistes réactionnaires, aidés, au surplus, par des prêtres également réactionnaires. Ce dernier trait constituait une exagération : Kammerer n’a été exposé qu’au venin académique et aux attaques déloyales des milieux universitaires. Comme Freud aurait pu en témoigner, ceux de Vienne avaient dans ce domaine une réputation justifiée.

Il n’existe pas de biographie de Paul Kammerer. Les renseignements contenus dans le présent ouvrage sont tirés de ses livres, de ses études techniques, des articles de polémique suscités par ceux-ci, de documents d’archives divers, et de communications provenant de nombreuses personnes qui l’ont connu — y compris la fille de Kammerer, son enfant unique, baptisée Lacerta. Les Lacertidae sont un genre de lézards fort jolis, que Kammerer aimait beaucoup ; il en découvrit une variété jusqu’alors inconnue, qui porte son nom : Lacerta fumana Kammereri.

Sous le nom de son mari, Lacerta Kammerer habite maintenant l’Australie. Ses lettres permettent de reconstituer un portrait intime de son père et de brosser un tableau de la vie de l’élite intellectuelle de Vienne avant la Première Guerre mondiale.

Arthur Koestler, L’Étreinte du crapeau, traduit par Georges Fradier [1971], Les Belles Lettres, coll. Le goût des idées, 2018, 216 pages, index, bibliographie, 15 € en librairie.

étreinte crapeau Koestler

Toutes choses sont en sympathie

Extrait du chapitre IV, pages 95-98. les notes présentes en fin de volume ont été ici retirées.

Kammerer et Jung postulaient l’un et l’autre un principe a-causal jugé tout aussi important que la causalité dans le destin de l’homme et de l’univers. Face aux paradoxes de la physique quantique on peut penser que ce postulat n’est pas plus absurde que les théories de la science moderne ; mais même si nous étions prêts à l’admettre nous serions aussitôt obligés de demander : à quoi sert cet agent a-causal ? À quoi sert la causalité, nous croyons le savoir fort bien : à donner ordre et stabilité à l’univers qui, sans elle, serait un chaos ; à garantir, en somme, que si j’ouvre le robinet il en sortira de l’eau et non du feu. Le sens de la causalité, c’est la loi, c’est l’ordre. Mais quel est le sens du scarabée à la fenêtre de Jung ?

Depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle à peu près, on répondait d’emblée à cette question en termes d’« influences », de « sympathies » et de « correspondances ». Les constellations gouvernaient les caractères et les destinées humaines ; le cosmos se reflétait dans le microcosme ; toutes choses étaient reliées non par des causes mécaniques, mais par des affinités secrètes ; les coïncidences n’avaient pas de place dans cet ordre invisible. La doctrine de la « sympathie de toutes choses » remonte au moins à Hippocrate : « Il y a un flux commun, un souffle commun, toutes choses sont en sympathie. » C’est un leitmotiv qui revient dans l’enseignement des pythagoriciens, des néo-platoniciens et des philosophes de la Renaissance. Pic de la Mirandole énonce clairement le dualisme de la causalité et de la sympathie a-causale :

Il y a premièrement l’unité dans les êtres par quoi chaque chose est une avec soi, consiste en soi, adhère à soi. Secondement, il y a l’unité par quoi chaque créature est unie aux autres et toutes les parties du monde constituent un seul monde.

Le concept pythagoricien de l’Harmonie des Sphères remis en honneur par les élisabéthains, et toute la philosophie qui fut à la base des recherches de l’astrologie et de l’alchimie, se présentent comme autant de variations sur le même thème : les coïncidences signifiantes sont les manifestations d’un ordre universel.

C’est une idée qui s’exprime sous sa forme la plus pure dans les écrits de Kepler : « Rien n’existe, rien n’arrive dans le ciel visible qui ne soit ressenti d’une manière mystérieuse par les facultés de la Terre et de la Nature : [de sorte que] les facultés de l’esprit ici-bas sont tout autant affectées que le ciel lui-même … L’âme naturelle de l’homme n’est pas plus grosse qu’un point, et sur ce point la forme et le caractère du ciel tout entier sont virtuellement gravés comme si elle était cent fois plus grande. » Cette capacité de l’âme humaine d’agir en résonateur cosmique avait pour Kepler, comme pour Pic de la Mirandole, un aspect mystique et un aspect causal : elle témoignait des liens de l’âme avec l’anima mundi mais elle était soumise en même temps à de fermes lois de géométrie.

Un siècle plus tard Leibniz allait élaborer un système philosophique dont l’influence fut immense, en le fondant sur le concept des monades qui seraient « les atomes même de la Nature » ; mais à la différence des atomes matériels de Démocrite, il s’agit d’entités spirituelles dont chacune, tel un microcosme, reflète l’univers en miniature. Les monades n’agissent pas directement l’une sur l’autre, « elles n’ont ni portes ni fenêtres » ; mais chacune est en « accord » ou en « correspondance » avec toutes les autres en vertu de l’« harmonie préétablie ».

Ce ne fut qu’au XVIIIe siècle, dans le sillage de la révolution newtonienne, que la causalité mécanique put régner en souveraine absolue sur l’esprit et la matière — avant d’être détrônée dans les premières décennies du XXe , à la suite de la révolution quantique. Mais même en plein XIXe siècle matérialiste, Arthur Schopenhauer, ce géant solitaire qui eut une si nette influence sur Freud comme sur Jung, proclama que la causalité physique n’est que l’une des reines de l’univers — l’autre étant une entité métaphysique, sorte de conscience universelle auprès de laquelle la conscience individuelle serait comme un rêve par comparaison avec l’état de veille :

La coïncidence est l’émergence simultanée d’événements non reliés causalement… Si l’on imagine chaque enchaînement causal progressant dans le temps comme un méridien sur le globe, on peut représenter les événements simultanés comme les parallèles de latitude …
Les événements d’une vie humaine se trouvent donc tous dans des connexions de deux espèces foncièrement différentes : d’abord dans la connexion objective et causale des processus naturels ; et ensuite dans une connexion subjective qui n’existe que par rapport à l’individu qui l’éprouve et qui ainsi est aussi subjective que ses rêves, dont le déroulement est nécessairement déterminé, mais comme les scènes d’une pièce sont déterminées par l’intrigue du poète. Ces deux espèces de connexions existent simultanément, et le même événement, bien qu’il soit un maillon de deux enchaînements totalement différents, s’insère néanmoins dans l’un et l’autre, de sorte que la destinée d’un individu s’ajuste invariablement à celle de l’autre : chacun d’eux est le héros de son drame tout en figurant en même temps dans un drame qu’il ignore. C’est une chose qui passe l’entendement, et qui ne peut se concevoir que comme une conséquence de la plus merveilleuse harmonie préétablie…. C’est un grand songe rêvé par cette entité unique, la Volonté de Vie, mais de telle sorte que tous ses personnages doivent y participer. Ainsi toutes choses sont-elles reliées et mutuellement accordées.

Les théories classiques de la perception extra-sensorielle qu’ont proposées Carington, Tyrrell, Hardy et d’autres sont encore des variations sur ce thème : « ether psychique », pensée de groupe ou inconscient collectif, servant de nappe souterraine dans laquelle les esprits peuvent individuellement puiser, et par laquelle ils communiquent. Le concept dominant est celui de l’Unité dans la Diversité : l’équivalence de l’Un et de tous. On le rencontre dans les écrits des mystiques chrétiens, il s’affirme dans le taoïsme et dans le bouddhisme : c’est lui qui trace les parallèles de latitude sur le globe de Schopenhauer et noue les coïncidences dans le tissu universel. Selon Jung toutes les pratiques divinatoires depuis l’observation des feuilles de thé jusqu’aux oracles compliqués du I Ching se fondent sur l’idée que les événements fortuits sont de petits mystères utilisables comme jalons sur la voie du grand mystère central.

Arthur Koestler, Les Racines du hasard, traduit par Georges Fradier [1973], Les Belles Lettres, coll. Le goût des idées, 2018, 144 pages, bibliographie, 15 € en librairie.

racines hasard Koestler


Ont déjà été publiés aux Belles Lettres, d’Arthur Koestler :

La trilogie « Génie et folie de l’homme »Voir la présentation sur le site de la librairie Guillaume Budé >

Arthur-Koestler-Trilogie

Trois récits autobiographiques :

Des voleurs dans la nuit, traduit par Hélène Claireau (2016)

Hiéroglyphes, traduit par Denise Van Moppès (2013)

La Corde raide, traduit par Denise Van Moppès (2012)

 

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