Mathieu Engerbeaud observe Rome devant la défaite de 753 à 264 avant J.-C.

Toutes les leçons des échecs militaires de Rome durant ses cinq premiers siècles, tirées de la documentation antique conservée : c’est la somme issue du travail de thèse de Mathieu Engerbeaud, lauréat du prix d’histoire militaire 2016 (Ministère des Armées) et du prix SoPHAU 2016 (Société des professeurs d’histoire ancienne de l’Université), aujourd’hui publiée aux Belles Lettres.

Cet ouvrage a été coédité avec le Ministère des Armées, Secrétariat général pour l’administration, Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives.

Un mouvement de conquêtes inexorables ?

Extrait de l’introduction, pages 11 à 13. Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées pour plus de fluidité.

Les cinq premiers siècles de l’histoire romaine ont été perçus pendant longtemps comme un mouvement de conquête inexorable de l’Italie, ponctué de multiples victoires, au point que l’hégémonie de Rome a été appréhendée a posteriori de façon déterministe. En effet, les auteurs antiques mettent en scène les Romains, dès la fondation de la cité par Romulus, comme un peuple conquérant, destiné à gouverner le monde connu. L’idée d’une hégémonie romaine croissante et linéaire est construite par des érudits antiques, qui ont en commun de ne pas être contemporains des événements qu’ils relatent et de vivre à une époque où Rome a parachevé le processus de conquête de l’Italie. Cette vision, dominante dans l’historiographie depuis l’Antiquité jusqu’au milieu du XXe  siècle, est depuis plusieurs décennies critiquée par de nombreux historiens et archéologues. En effet, la conquête romaine n’a pas été linéaire et elle n’a obéi à aucun plan préconçu. Des défaites nombreuses viennent souligner des phases de déclin de la cité à l’époque archaïque , lesquelles nuancent l’idée d’une prépondérance croissante et incontestée de l’imperium Romanum jusqu’au IIe siècle avant J.-C. Effectivement, au cours de l’époque républicaine, l’existence de la cité a été mise en péril, tout comme sa souveraineté politique, ses lois, et l’intégrité de son territoire. Dès ses origines, les historiens antiques mettent en scène l’hégémonie de Rome sur les autres peuples de l’Italie comme une évidence, une situation qui se traduit dans leurs récits par des victoires annuelles depuis le commencement de l’époque républicaine. Or, ces récits du vainqueur revêtent un caractère singulier, dans la mesure où les Romains, libres de mettre en scène leur histoire comme ils l’entendent, concèdent à leurs adversaires de l’époque archaïque de nombreuses victoires, dont certaines sont retentissantes.

Si la plupart des défaites sont considérées comme honteuses pour un peuple promis à dominer le monde méditerranéen, la présence de ces revers militaires répond à une mise en scène de l’histoire romaine archaïque. Le récit de ces défaites romaines a fait l’objet d’un processus de transformation et de sélection, qui reflète des mécanismes de réappropriation complexes, mémoriels et littéraires, collectifs et individuels. Au sein d’un récit construit par le vainqueur pour asseoir sa domination, l’existence de ces défaites militaires présente en elle-même un problème historique. En effet, la construction de l’histoire du vainqueur, qui légitime la domination impériale, s’abstiendrait, en toute logique, d’éléments pouvant nuire à la représentation de son autorité, et favorisant les révoltes et les oppositions. Effectivement, l’aristocratie des sociétés traditionnelles a souvent nié l’idée même de défaite dans son histoire. Par ailleurs, la représentation du pouvoir royal exclut la mise en scène de la défaite, de manière, semble-t-il, intemporelle. En témoigne notamment l’historiographie aztèque du XVe siècle, qui présente un cas édifiant d’épuration de l’histoire par le vainqueur  : lorsque ce peuple a vaincu ses anciens suzerains d’Azcapotzalco en 1428, l’aristocratie libérée du joug de ses oppresseurs a brûlé ses propres codices historiques et ceux du vaincu pour réécrire une histoire officielle et effacer de la mémoire les défaites passées des Aztèques. Dans ce cas, le vainqueur impose une nouvelle histoire qui exclut l’idée même de défaite. Malgré l’existence d’une historiographie grecque qui a servi de modèle aux Romains, les vainqueurs ont acquis une position hégémonique qui leur permettait de réinterpréter intégralement l’histoire de leurs guerres depuis les origines. Les érudits romains auraient eu les moyens de masquer ou de faire disparaître, s’ils l’avaient souhaité, les principales défaites de leur histoire, comme les Égyptiens et les Aztèques. Contrairement à une idée répandue , ces auteurs pouvaient dissimuler une défaite de Rome malgré sa célébrité supposée. En effet, plusieurs récits historiques de la conquête ont masqué des échecs célèbres, pourtant connus d’autres érudits romains. Ainsi, Tite-Live et Denys  d’Halicarnasse ont nié l’idée d’une reddition de Rome devant Porsenna, alors que Tacite l’admettait. De même, Diodore de Sicile, un auteur grec dont on pourrait penser qu’il serait plutôt enclin à raconter les défaites romaines, dresse le récit d’une deuxième guerre samnite sans Fourches Caudines. Enfin, Eutrope énumère les victoires d’Auguste contre les Germains sans évoquer le désastre de Teutobourg. Par conséquent, si le récit de cet auteur avait été le seul conservé sur le règne d’Auguste, une des défaites les plus célèbres et les plus retentissantes de l’histoire romaine aurait été inconnue des historiens modernes.

Dès lors, la célébrité ne  constituait pas nécessairement un critère déterminant pour les auteurs dans la sélection des défaites. Au contraire, l’intégration de ces échecs à l’histoire de Rome superpose des logiques mémorielles et narratives, lesquelles sont à la fois individuelles et collectives. Les sources de ces défaites demeurent des récits historiques, qui décrivent des faits susceptibles de s’adapter continuellement à l’intrigue et à la démonstration de chaque auteur. Les défaites connues par les historiens modernes résultent d’une sélection, et la majorité des défaites historiques en lien avec la conquête de l’Italie a été soit oubliée, soit rejetée des récits par les historiens antiques. Au-delà d’une sélection propre à chaque auteur, les Romains ont seulement intégré certaines de leurs défaites à leur histoire collective et les plus graves d’entre elles ont été transformées en étapes d’un processus cohérent de conquête. Ces défaites ont fait l’objet d’une réappropriation mémorielle tardive, qui implique souvent une transformation des causes, du déroulement et des conséquences de l’événement. Cette réalité induit une réécriture qui va jusqu’à transformer des défaites romaines en victoires d’un récit à l’autre, ou bien à minimiser la portée de certains de ces revers, voire jusqu’à mettre en cause l’idée même d’échec romain. Ce processus complexe présente une dimension a priori paradoxale, car la gravité de quelques défaites romaines a même été, semble-t-il, amplifiée par des historiens antiques. Par conséquent, ce travail entend étudier les logiques complexes de réappropriation de la défaite par un peuple qui exerce et revendique une souveraineté sur le monde méditerranéen.

Sommaire de l’ouvrage

Introduction

Identifier les revers militaires du conquérant

Les sources des défaites romaines archaïques
Définir la défaite des Romains
Les défaites romaines de la conquête italienne : histoire et enjeux historiographiques
Conclusion

Les récits des défaites romaines : réappropriations collectives et traditions divergentes
Des défaites réinterprétées par le vainqueur
Des défaites connues à travers des traditions divergentes
Conclusion

Rome après la défaite : surmonter la crise militaire et politique
La volonté de maintenir la posture de la victoire par-delà la défaite
La réception de la défaite à Rome
La réponse des institutions romaines à la crise
Une société archaïque marquée par l’expérience de la défaite
Conclusion

La défaite, un des fondements de la supériorité de Rome sur le monde antique ?
Surmonter la défaite : spécificité romaine ou mise en scène historiographique ?
Un discours pour répondre aux arguments des auteurs grecs anti-romains sur les origines de la puissance romaine
Au-delà de ce discours, comment les Romains ont-ils surmonté leurs défaites ? Analyse critique de la guerre de Pyrrhus
Conclusion

Intégrer les défaites archaïques à l’histoire romaine
Les rôles attribués aux défaites dans l’histoire romaine
La fabrication livienne des désastres
Conclusion

Conclusion générale

Annexe 1. Catalogue des défaites romaines
Annexe 2. Les marqueurs des défaites romaines
Annexe 3. Les causes des défaites romaines (753‑264 avant J.-C.)

Bibliographie

Index des noms propres
Index des textes anciens cités
Liste des tableaux regroupés par thématiques

Trois cartes couleur sont placées en fin de volume.

Causes des défaites romaines (753-264 avant J.-C.)

Tableau placé en annexe 3, page 497, à feuilleter ci-dessous >

Annexe3


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