La naissance de la Bible grecque, par Laurence Vianès : 1500 ans de témoignages

Puisqu’il t’intéresse de m’entendre rappeler en détail le sujet de notre mission et son motif, j’ai tenté de te les exposer avec précision, connaissant ta curiosité d’esprit. Voilà bien le plus noble projet pour un homme, apprendre et s’instruire toujours davantage, soit par les documents, soit par l’expérience pratique. Car en s’assimilant ce qu’il y a de plus beau, l’âme acquiert une disposition pure, et tournée vers la principale de toutes les vertus, la piété, elle se gouverne selon une règle infaillible. (Incipit de la Lettre d’Aristée à Philocrate)

Les textes ici présentés proviennent d’époques et de milieux différents. La Lettre d’Aristée à Philocrate est l’œuvre d’un Juif vivant en Égypte ; sa date est très discutée, mais en tout état de cause elle est antérieure à l’ère chrétienne, et remonterait probablement à la deuxième moitié du IIe s. av. J.-C. C’est environ un demi-millénaire plus tard qu’Épiphane, évêque de Salamine de Chypre, écrit le Traité des Poids et Mesures. Quant aux extraits présentés dans la troisième partie du volume, leur rédaction s’étale jusqu’au Moyen Âge.

Seul le sujet, donc, fait leur unité : chacun à sa façon, ils ont en commun de raconter comment et par qui l’écriture sainte des Juifs a été traduite de l’hébreu en grec.

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Les livres sacrés des Juifs, que l’on appelle communément l’Ancien Testament, furent traduits en grec plusieurs fois dans l’Antiquité – au moins quatre fois pour les principaux. Le Pentateuque a été traduit d’un seul jet au IIIe siècle av. J.-C., et le reste des livres les uns après les autres dans le courant des deux siècles suivants, peut-être encore jusqu’aux premières décennies de l’ère chrétienne. La série tout entière des livres, une fois constituée en corpus, fut appelée la Bible des Septante. En effet, on racontait ses origines de la façon suivante : un roi macédonien d’Égypte, le deuxième des Ptolémées, avait réuni en commission soixante-dix ou soixante-douze érudits juifs pour leur faire traduire leurs livres saints en grec. Il souhaitait par là faire don d’un trésor jusque-là inconnu à la bibliothèque qui faisait sa fierté et à laquelle il consacrait un budget important. Les sages avaient travaillé sur l’îlot de Pharos, en face du port d’Alexandrie, et le volume bientôt terminé avait intégré les collections royales. Cet événement devait avoir des conséquences extraordinaires en permettant aux hellénophones, qui constituaient les élites politiques et intellectuelles de ce temps-là, de reconnaître l’éminente qualité des écritures juives.

La Septante fut le texte sacré des Juifs hellénophones en Égypte, puis un peu partout en Diaspora dans ce qui était en train de devenir l’empire romain. de nouvelles versions grecques auxquelles s’attachent les noms d’Aquila, de Symmaque et de Théodotion virent le jour dans un espace d’une soixantaine d’années, au IIe siècle de notre ère entre les règnes des empereurs Hadrien et Commode. Dans cette période il y eut même une cinquième et une sixième traductions, restées anonymes. À partir du milieu du IIIe s., utilisant ces versions pour accéder à une meilleure connaissance de l’original hébreu, se répandit en milieu chrétien la révision de la Septante par Origène, issue de sa monumentale œuvre d’érudition nommée hexaples, tandis que se fixait d’une façon mal connue un texte propre à la région d’Antioche, qu’on allait attribuer au martyr Lucien et déclarer septième version.

Ici s’arrêta la série des traditions textuelles de la Bible en grec que les érudits byzantins étaient capables de répertorier dûment. La perfection du nombre sept avait arrêté leurs efforts. La science moderne, stimulée par la découverte de papyrus et surtout des manuscrits de la Mer Morte, en a ajouté encore d’autres : elle a montré que dès avant notre ère, la Septante faisait déjà l’objet d’une intense activité éditoriale juive, dont on cherche à retracer les mouvements sous les noms de recension kaigé, proto-Théodotion etc. En outre, elle constate qu’à l’époque patristique on se servait aussi de textes donnant une traduction grecque peut-être fragmentaire, que l’on appelait « l’hébreu » et « le Syrien » et dont l’origine restait mystérieuse à ceux-là même qui les utilisaient. Elle s’interroge sur la valeur du texte lucianique, qui apparaît tantôt proche de « l’original », tantôt très éloigné, et semble avoir emprunté à plusieurs sources selon les livres.

Ainsi les textes bibliques étaient aussi multiples que passionnément scrutés dans le monde hellénophone. La traduction dite des Septante, cependant, jouissait d’une position beaucoup plus respectée que les autres. On la lisait dans les communautés juives au cours du culte. À partir du moment où exista la traduction d’Aquila, certains courants du judaïsme cherchèrent à faire adopter celle-ci partout et exclusivement : mais ils ne réussirent pas à extirper l’usage de la Septante. d’autre part, la Septante fut la Bible des chrétiens de langue grecque. Elle faisait autorité pour eux, et continue de le faire de nos jours pour le monde orthodoxe. Ils la lisaient dans l’une ou l’autre de ses traditions textuelles : lucianique, kaigé, hexaplaire etc., sans toujours identifier ces traditions, tant elles étaient métissées entre elles dans les manuscrits ; ils ne poursuivaient pas l’unité textuelle, sentant sans doute que c’était un objectif hors d’atteinte. Ils étaient pleinement conscients, en revanche, d’avoir entre les mains une traduction effectuée par des Juifs longtemps avant qu’apparaisse leur propre religion. Et c’était tant mieux : cela prouvait qu’eux-mêmes n’avaient pas manipulé ou perverti le texte, quand ils voyaient dans les paroles divines des prophètes des traits qui s’appliquaient à Jésus comme Messie.

Pour savoir d’où venaient les différentes traductions grecques, quand et par qui elles avaient été effectuées, les gens de l’Antiquité et du Moyen Âge disposaient de textes dont la plupart ont été rassemblés dans le présent volume.

La Lettre d’Aristée raconte comment est venue au jour la Bible des Septante, plus exactement le Pentateuque grec qui allait devenir la première partie de « la Septante ». C’est elle qui est la source de tous les récits dans lesquels interviennent le roi Ptolémée II, la bibliothèque d’Alexandrie, le nombre de soixante-douze sages, l’îlot de Pharos.

Le Traité des Poids et Mesures d’ Épiphane de Salamine dit les origines des traductions grecques utilisées par Origène pour son travail des hexaples. Cela inclut la Septante, sur laquelle épiphane fait un récit substantiellement différent de la Lettre d’Aristée et qui a été très lu à l’époque protobyzantine. Mais il parle aussi d’Aquila, de Symmaque, de Théodotion, de la cinquième et de la sixième traductions : sur leur histoire il constitue notre deuxième source conservée, l’autre étant Eusèbe de Césarée. Aussi a-t-il fortement influencé la littérature postérieure.

Enfin, une anthologie des témoignages antiques et médiévaux en langues orientales constitue la troisième partie.

Extrait de l’introduction de Laurence Vianès, pages XI-XIV.

Une légende toujours renaissante

Il n’est pas possible de décrire tous les développements de la légende des Septante. On trouvera la plupart des textes significatifs dans les « témoignages » en troisième partie de ce volume. Ils rassemblent plus de quatre-vingts auteurs. Une telle collecte n’aurait pas été possible sans nos prédécesseurs qui s’y sont consacrés depuis plusieurs générations. […]

Les récits font varier le nombre des livres traduits, celui des traducteurs, le nom du grand prêtre ou le statut des autorités juives sollicitées, l’importance accordée au miraculeux. Certains s’attachent aux traces matérielles de l’événement : le manuscrit original serait exposé à Alexandrie, ou bien les restes du bâtiment qui a hébergé les traducteurs seraient encore visibles. deux noms échappent aux variations, ou à peu près : celui du roi — Ptolémée, l’un des Ptolémées qui régnèrent en deux siècles et demi, mais souvent on se rappelle son épithète de Philadelphe — et celui du lieu — quand il est mentionné, c’est presque toujours Alexandrie et l’île de Pharos.

Fluctuation et permanence, confluence de l’érudition et du folklore caractérisent cette tradition. Avant de devenir l’île des traducteurs de la Bible, Pharos était connue dès Homère comme l’habitation de Protée, dieu magicien qui se transformait à volonté en prenant l’apparence de toutes sortes d’êtres vivants. Ainsi en est-il de la légende des Septante-deux traducteurs : régulièrement traversée de nouveaux enjeux, dans la persistance de sa trame élémentaire depuis le Pseudo-Aristée, elle enchante par son aspect infiniment changeant.

Extrait de l’introduction de Laurence Vianès, page LIII.

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