Georges Bernanos, La Révolte de l’Esprit : morceaux choisis

La révolte de l’Esprit est un recueil d’articles écrits au Brésil, dans la presse et pour la BBC, entre 1938 et 1945. Jamais regroupés du vivant de leur auteur, ils forment un pendant au Chemin de la Croix-des-Âmes, recueil composé par Bernanos avant son retour en France. C’est la première fois que ces textes paraissent sous ce titre en un volume distinct. Bernanos y livre, dans son style fulgurant, son combat pour la France libre. Mais à travers son temps, il voit plus loin. Ses Écrits de combat, souvent prophétiques et toujours courageux, constituent sans aucun doute l’une des lectures les plus salutaires de la littérature française du xxe siècle. En voici quelques extraits.

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La vie n’est pas un problème à résoudre

Tiré de Réponse à une enquête, janvier 1942, page 111.

C’est la première fois de ma vie que je prends part à une enquête comme la vôtre, et il a fallu tout votre savoir-faire professionnel et toute votre bonne grâce pour que je réponde à celle-ci. J’ai une prévention contre les enquêtes. On en a beaucoup abusé dans mon pays au cours des années qui précédèrent le désastre, et je crois que, chez nous comme ailleurs, cette mode nord-américaine a beaucoup contribué à donner au public l’illusion que les malheurs qui accablent le monde pourraient être réduits à un certain nombre de problèmes susceptibles d’être résolus par des spécialistes et des experts — ce qu’on est convenu d’appeler les « compétences ». Je ne suis plus assez jeune, malheureusement, pour me moquer des compétences comme nous l’avons tous fait à vingt ans, mais je crois toujours que la vie n’est pas un problème à résoudre, c’est un risque à courir — le risque des risques — et, en face de ce risque total, les seules compétences que je reconnaisse sont le génie et la sainteté.

La décevante profession de convertisseur 

Tiré de Réflexions sur le cas de conscience français, octobre 1943, page 270.

La conférence est une entreprise de séduction, et on ne peut à la fois séduire et convaincre, on ne saurait tout à la fois convaincre et plaire. C’est une grande naïveté de croire que les hommes sont dupes de leurs erreurs, qu’on les en peut détacher sans leur faire mal. La plupart ne sont pas plus dupes de leurs erreurs que de leurs vices, ils les aiment, et, quand ils ont cessé de les aimer, ils leur restent encore plus étroitement attachés par l’habitude, comme un jeune amant à une vieille maîtresse. « Je voudrais au moins savoir les raisons qui t’empêchent de rompre avec la Comtesse ? », dit je ne sais quel personnage d’Henry Becque. Et son interlocuteur lui répond d’une voix plaintive : « Adrien, tu n’es pas juste envers moi, tu me demandes l’impossible. Comment veux-tu que je te les avoue, puisqu’elles sont inavouables… »
Nous rencontrons ainsi tous les jours des gens que nous nous efforçons de guérir de leurs illusions, alors qu’ils les ont perdues depuis longtemps ; ils n’ont seulement pas le courage de s’en créer d’autres, et la simple vérité leur fait peur. C’est ce qui rend tant de conversations suspectes, et décevante la profession de convertisseur. On voit ainsi beaucoup de malheureux passer d’une opinion à une autre, et nous nous apercevons vite qu’ils n’ont fait que changer de fauteuil : la seule chose qu’ils ne savent pas faire, c’est de se tenir debout.

La France est debout pour nous tous

Tiré de Pour Radio-Brazzaville, mai 1944, page 336-337.

Chers amis connus ou inconnus, je ne m’adresse pas à vous dans le langage de la propagande. J’ignore si vous avez besoin d’être excités ou apaisés, gourmandés ou consolés, si je dois vous peindre l’avenir en rose ou en noir, et le monde de demain comme un paradis, une usine ou un tripot. Je ne veux parler ici qu’à vos consciences.
Je ne leur parle pas en qualité de professeur et de docteur. Je n’ai jamais prétendu enseigner personne. On vous dira peut-être que j’ai parfois jadis prévu ou même annoncé nos malheurs. Ils ne m’en ont pas moins, le moment venu, surpris autant que vous. Et ils m’auraient sans doute accablé comme ils ont accablé tant de Français, si je n’en avais d’abord, irrésistiblement et physiquement, senti la honte. Je ne saurais d’ailleurs tirer maintenant aucun mérite d’une révolte de la conscience presque aussi involontaire et brutale qu’une révolte de l’estomac. On a le sens physique de la honte comme on a celui du ridicule, et des hommes dignes d’estime peuvent en être partiellement dépourvus. […]
Français, que vous ayez passé l’épreuve debout, assis ou couchés, cela n’a plus d’intérêt désormais que pour chacun de vous. La France est restée debout, voilà ce qui importe. Debout pour les héros ! Debout pour les lâches ! Debout pour les imbéciles ! La France est restée debout pour nous tous.

La mystique démocratique

Tiré de La France dans le monde de demain, novembre 1944, page 371-373.

Je répète que ce qui fausse ou stérilise toute discussion entre hommes de bonne volonté, c’est l’équivoque entre le mot de démocratie et le mot de liberté. Nous croyons indispensable de mettre les jeunes générations en garde contre un malentendu qui dans peu d’années leur coûtera encore des flots de sang. Je respecte profondément l’image qui se forme en eux-mêmes, lorsqu’ils prononcent ce mot magique. Cette image, absolument différente de la réalité, est à mes yeux un héritage sacré, car c’est à cette image de justice, de fraternité, que des millions d’hommes ont sacrifié leurs nobles vies. Je me permets pourtant de demander aux jeunes gens de bonne foi : Les expériences de ces trente dernières années vous permettent-elles de garder sur un tel sujet les illusions de l’ouvrier parisien des barricades de 1830 ou de 1848 ? Malgré les progrès de l’industrie, la France de 1830 était encore un grand pays agricole. Contrairement à l’Angleterre, la fortune et la propriété s’y trouvaient extrêmement divisées — Balzac a dénoncé dans un de ses plus célèbres romans le péril de cette excessive division. Les partis politiques étaient organisés d’une manière rudimentaire, la presse encore dans l’enfance, le journal une entreprise le plus souvent désintéressée disposant d’un capital minime, à la portée du premier venu. Dans un tel milieu, la démocratie eût pu s’exercer patriarcalement, en famille — non pas dans les bureaux des Compagnies anonymes, des Trusts, mais sur la place du village, au café, à l’atelier, par un peuple que la civilisation capitaliste n’avait pas emporté dans sa course éperdue, hallucinante, et qui avait encore des loisirs. Hélas ! même aujourd’hui, le mot de démocratie signifie toujours pour les naïfs le gouvernement idéal des « petites gens ». Ces naïfs n’ont pas l’air de se rendre compte que l’existence de la démocratie de leurs rêves, dans un monde tel que celui-ci, n’est pas moins inconcevable que l’existence d’une armée du XVIe siècle dans la guerre moderne, qu’il est aussi ridicule pour eux d’espérer instaurer la vraie Démocratie, que pour moi d’attendre la restauration de la Monarchie de saint Louis. Tout homme doué d’un minimum de sens historique devrait comprendre que la mystique démocratique survit, bien qu’absolument isolée du fait démocratique qui devrait lui correspondre, ainsi que l’âme séparée du corps.

L’honnête homme n’est pas dupe

Tiré de Pour José Fernando Carneiro, fin 1944, page 404.

L’homme moderne adore les systèmes, parce qu’ils le dispensent du risque quotidien de juger. Le Système juge pour lui.

*

L’honnête homme ne craint rien tant que d’être dupe, et surtout dupe de lui-même. Il sait bien qu’il ne peut échapper aux préjugés, mais il s’efforce de connaître les siens, d’en avoir une connaissance claire, et il se méfie horriblement de toute vérité capable de les fortifier, il ne l’admet qu’à contre-cœur. Quel que soit le Système, on est toujours dupe de lui.

Vous pourriez également apprécier de découvrir les farouches Prises de bec de Curzio Malaparte, récemment parues dans la même collection.

CM

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Publié dans Classiques de la littérature moderne, XXe siècle

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