Joseph Roth, Gauche et droite, roman d’actualité … depuis 1929

Présentation

Foisonnant en même temps qu’incisif, ce roman nous raconte sur le ton inimitable de Joseph Roth, l’auteur de La Marche de Radetzki et de tant d’autres chefs d’œuvre, les destins croisés de deux frères ennemis, Paul et Theodor Bernheim, et d’un émigré juif russe Nikolas Brandeis dans l’Allemagne de Weimar. Traumatisés par la Grande Guerre tous sont en quête de repères, tiraillés entre inquiétude existentielle et volonté de puissance. En toile de fond un Berlin effervescent où règnent spéculation, affairisme, presse, cabarets, une métropole qui assiste sans s’émouvoir à la radicalisation d’un nationalisme xénophobe et à la montée du fascisme. Pour Herman Kesten Gauche et droite est un « roman politique dans la lignée de Stendhal, Maupassant et Heirich Mann ». C’est assez dire qu’il s’agit d’une œuvre d’une grande actualité et d’une exceptionnelle qualité.

Traduit de l’allemand par Jean Ruffet. 

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Extrait

Deuxième partie.

IX.

Pour Félix Bertaux.

Cette année-là, le printemps arriva tout à coup. À l’intérieur des maisons, le froid, l’humidité et l’obscurité des jours d’hiver persistaient. Les maisons elles-mêmes faisaient songer à des tombeaux auxquels on eût fait prendre l’air, et les gens aux fenêtres à de gentils cadavres au teint jaune. Le son ressuscité des orgues de Barbarie qui, par bandes, faisaient irruption dans les cours, comme s’ils revenaient de contrées situées plus au sud avec les oiseaux migrateurs, redonnait courage même aux plus sceptiques. Les manifestations de rue des extrémistes devenaient de plus en plus fréquentes. Les convictions s’épanouissaient au doux soleil nouveau et sous les terribles averses de nuit de ce printemps au ciel légèrement couvert.
Un dimanche matin de ce printemps, on put voir un homme étonnamment grand et fort marcher lentement parmi les promeneurs, modérément joyeux, du Kurfürstendamm. Plusieurs personnes se retournèrent sur son passage. Mais lui ne paraissait pas se soucier des passants, qu’il dominait presque tous de sa haute taille. Son regard était plutôt tourné vers les maisons, les enseignes, les devantures des magasins, les arbres en bordure de la chaussée, les véhicules et les kiosques, fermés le dimanche, et pareils à des chapelles désaffectées. La coupe de son visage, qui le faisait ressembler à un Mongol, son teint mat offraient suffisamment de raisons aux gens d’Europe centrale qui venaient à le rencontrer  pour le ranger sous la rubrique « Extrême-Orient », parmi les bouddhas, les geishas et les fumeurs d’opium. L’inflation avait pris fin, et l’idée que l’on se faisait de la valeur de son propre argent ayant contribué à revaloriser le patriotisme et la conscience de soi, on avait pour l’étranger moins d’admiration que de méfiance.
On flânait donc au soleil, en habits de printemps.
Mais soudain, une rumeur confuse se fit entendre. Cela commença comme le vent à l’approche de l’orage – à un lointain coin de rue. Quelques passants se mirent à courir. Les autres s’arrêtèrent et l’on vit qu’ils réfléchissaient à la façon de se mettre à l’abri, sans perdre tout à fait la face. Dans l’intervalle, la rumeur s’était faite plus précise. On distinguait maintenant le chant, sorti de la gorge de plusieurs centaines d’hommes, le martèlement de leurs bottes cloutées sur l’asphalte et, pour finir, dominant le bruit sourd et métallique des pas, les sons grêles et geignards des flûtes formant une musique immatérielle, abstraite, d’où s’échappait une des marches militaires les plus populaires. Et bientôt l’on put voir également quelle était la cause de tout ce tintamarre : c’étaient de grands drapeaux claquant au vent, quelques cyclistes roulant lentement en tête du cortège et, derrière eux, les premiers rangs, formés d’hommes à moustache qui faisaient penser à une cérémonie de baptême chez des gens de la classe moyenne. Ils allaient, le regard vide, ouvrant de grands yeux où la colère, l’orgueil, le sens aigu de l’honneur avaient détruit toute aptitude à regarder ; les bras ballants, pareils à des manches vides, et des cannes pendant à leurs ceintures afin de montrer qu’ils n’étaient pas disposés à passer pour des promeneurs. C’étaient des cannes en voie d’évolution, prises dans le mouvement qui va du bâton au sabre.

Lire l’intégralité du chapitre, pages 103 à 113 >>

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