Le Livre de la solitude (extrait)

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Extrait du Livre de la solitude (De Solitudine Liber) de Agostino Nifo, paru aux Belles Lettres en février 2016 dans la collection « Classiques de l’humanisme » (édition bilingue). Texte édité, traduit, présenté, annoté et commenté par Laurence Boulègue :

 

Le solitaire humain

 

Il existe un solitaire qui vit à la campagne, dans les montagnes ou dans les lieux isolés, qui, bien qu’il se consacre entièrement à la contemplation de la vérité, n’a cependant pas trouvé la disposition divine le mettant à l’abri des besoins de nourriture, de vêtements, de serviteurs et de toutes les choses nécessaires pour vivre : ce solitaire, nous l’appelons humain. Et c’est de lui que parle Aristote au dixième livre de l’Éthique quand il dit : « Or il a aussi besoin de la prospérité extérieure puisqu’il est un homme par nature ; et en effet, elle n’est pas elle-même suffisante pour la contemplation, mais il faut qu’elle ait un corps en bonne santé et qu’elle dispose de nourriture et d’une domesticité ». Or, on dit que ce solitaire est humain parce que, en plus de la contemplation, par laquelle il vit comme un dieu, c’est en tant qu’homme qu’il est doté de toutes les vertus, puisqu’il les a acquises grâce à la transmission persuasive de la science : puisque, par la philosophie morale elle-même, il sait qu’il faut fuir les vices, parce que ce sont des maux, et qu’il faut choisir les vertus, parce qu’elles sont honnêtes et bonnes, et puisqu’il sait, de plus, quels sont ces vices et ces vertus même s’il ne s’y est jamais exercé dans des actions vertueuses, il pourrait, par le choix, exercer toutes les actions vertueuses en suivant ce que lui prescrit et lui dicte la droite raison. En effet, bien que, pour agir moralement, être vertueux et passer pour tel, soient nécessaires à la fois le choix et l’action extérieure, cependant, la cause principale et unique est le choix : nombreux sont ceux qui, chaque jour, accomplissent des actes qui semblent honnêtes, mais, parce qu’ils découlent de la peur ou d’une vaine gloire et qu’ils ne se font pas par choix, ces actes ne sont ni ne sont dits honnêtes. Aussi est-ce uniquement par le choix, qui est le fruit de la science, que l’on peut s’acquitter du devoir de n’importe quelle vertu, même sans avoir été doté d’aucune disposition de la vertu : on peut, en effet, par de fréquents actes de persuasion que l’on s’applique à soi-même selon les préceptes moraux, exercer des choix fréquents en vue de bien agir ; et, à partir de ces actes, la disposition finira par devenir naturelle aussi bien dans la raison elle-même, qui prescrit, que dans l’appétit, qui choisit, grâce auquel, assurément, on pourra facilement toujours choisir ce que prescrit la droite raison. Et, de cette façon, on n’acquerra pas une vertu formelle, comme on dit de nos jours, mais une vertu virtuelle ; c’est ainsi, en effet, que les métaphysiciens s’expriment : on aura la disposition qu’ils appellent « élective du bien ». C’est pour cette raison qu’Aristote pense qu’un homme peut être généreux même s’il n’a jamais donné quoi que ce soit, courageux même s’il n’a jamais combattu, et juste, et ainsi de suite, même s’il n’a produit absolument aucun acte vertueux ; mais il ne sera d’aucune manière libéral, courageux ou juste de façon manifeste sans avoir exercé d’actes vertueux de ce genre. C’est non seulement à partir d’actes fréquents de la persuasion, tirés de la science, que l’on peut se procurer la disposition à choisir le bien, mais aussi à partir d’actes fréquents de la persuasion accomplis par les parents et les hommes de bien, surtout lorsque ceux qui sont en charge de persuader ont donné l’exemple d’une vie bonne. La vie bonne, en effet, enseigne aux jeunes gens à vivre de façon bonne et heureuse bien plus, comme l’écrit Aristote, que la persuasion argumentative et logique : certes, celle-ci enseigne, mais celle-là forme ; celle-ci stimule, mais celle-là vainc. On peut le faire non seulement à partir d’actes persuasifs de ce genre, mais aussi à partir des lois tant divines qu’humaines : il est, en effet, prescrit dans les lois divines que nous devons vivre de façon bonne pour éviter la mort perpétuelle et suivre la voie de la béatitude éternelle ; et dans les lois humaines, quand il y a un espoir de correction, on promet des châtiments tolérables, mais aux incorrigibles on promet la destruction. C’est pourquoi, pour ceux auxquels la nature divine est échue des principes de la génération, il n’est pas besoin de lois, non plus que pour ceux dont la nature se révèle davantage encline au bien qu’au mal ; car la transmission persuasive de la science suffit. Mais, pour ceux qui, à partir des principes de la nature, semblent par naissance davantage portés au mal que disposés au bien, il faut des lois pour que, par la crainte qu’elles leur inspirent, ils finissent par devenir bons. Quant à ceux qu’on ne peut rendre bons, qu’ils soient détruits. Le solitaire de ce genre est donc humain, et on doit le dire humain, tout d’abord parce que, même si sa vie principale est la contemplation de la vérité, en tant qu’homme, cependant, il a besoin de biens extérieurs, même en petite quantité, puisqu’il les désire non pour satisfaire l’opinion de la foule, mais pour satisfaire la nature ; ensuite, parce qu’il exerce ses œuvres de vertu selon les affections humaines, et non pas de façon héroïque ou divine, comme on l’a dit du solitaire divin.

 

Extrait des pages 142 à 146.

 

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Publié dans Renaissance, Sources

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