L’heure qu’il est. Les horloges, la mesure du temps et la formation du monde moderne, de David S. Landes

PresseLandes

L’heure qu’il est constitue le premier essai d’une histoire générale de la mesure du temps et de son influence décisive sur la formation de la civilisation moderne. Avec un cahier hors texte de plus de 100 illustrations spécifiquement choisies par l’auteur, il offre en outre une riche et originale iconographie. Son auteur, David Saul Landes  (1924-2013) fut professeur d’économie et d’histoire à Harvard, spécialiste de l’histoire économique européenne moderne et de l’histoire technique et sociale. On lui doit, entre autres, Richesse et pauvreté des Nations (2000) et L’Europe technicienne ou le Prométhée libéré (1975). L’Heure qu’il est a été publié en 1983 aux Belknap Press of Harvard University Press sous le titre Revolution in Time. Sa première édition française date de 1987, chez Gallimard [épuisé].

Traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Louis Evrard.

Les trois parties de l’essai

Extrait de l’introduction, pages 40-42.

IMG_4942L’histoire qui va suivre est divisée en trois parties. La première pose une question : comment et pourquoi une invention aussi féconde s’est-elle faite en Europe, et pourquoi est-elle restée un monopole européen pendant cinq cents ans ? à considérer la carte des techniques, on dirait que toutes les chances étaient de l’autre côté. Au Moyen Âge, l’Europe n’était pas en tête du progrès scientifique et industriel comme elle devait l’être plus tard ; en horlogerie spécifiquement, elle venait loin derrière la Chine et l’Islam. L’invention de l’horloge mécanique fut l’un des pas en avant décisifs qui changèrent l’Europe, avant-poste vulnérable et agressé de la civilisation méditerranéenne, en un agresseur hégémonique. La mesure du temps fut à la fois signe de créativité toute nouvelle et agent catalyseur dans l’emploi du savoir au service de la richesse et du pouvoir. Ainsi donc, la Première Partie est avant tout un exercice d’histoire culturelle, une étude des valeurs comparées et de leur influence en fait d’action sociale.

La Deuxième Partie est un essai d’histoire des sciences et des techniques. Elle raconte comment l’horloge médiévale, instrument encombrant et grossier, appareil de mesure peu fiable, s’est améliorée pour devenir un garde-temps de faible volume, portatif, exact et sûr. Il a fallu cinq cents ans pour passer des horloges de clocher aux chronomètres de marine et aux montres de précision, du temps public au temps privé, des cadrans à une aiguille aux cadrans à trois aiguilles. Pour accomplir ces conquêtes, se mirent en campagne les plus excellents artisans et les plus grands savants de l’Europe. Nulle autre initiative en science appliquée n’a jamais fait appel à autant d’intelligence et de talent. Et ce n’est pas sans raison. Non seulement le commerce et la navigation dépendaient en grande partie d’une exacte mesure du temps, mais l’entreprise scientifique y était, elle aussi, subordonnée de plus en plus. Tout calcul de processus, de changement et de mouvement exigeait au dénominateur une juste mesure du temps.

La Troisième Partie, qui est la plus longue, est consacrée à ceux qui ont fait les horloges et les montres, et à leur œuvre. C’est là un exercice d’histoire économique, une revue des techniques de manufacture et des modes de production qui se sont succédé. Histoire passionnante, d’autant plus intéressante que nous pouvons la suivre du début jusqu’à la fin. L’horloge/montre mécanique, après quelque sept siècles de domination, cède à présent la place à des garde-temps électroniques dont le régulateur est un cristal de quartz. On fabrique encore, chaque année, des dizaines de millions de montres ou horloges mécaniques, qui sont toujours pratiques et qui ont même leurs fanatiques. Mais la montre à quartz est un instrument supérieur, et pour la précision et pour le prix ; elle va finir par l’emporter.

Nous avons ainsi l’occasion, fort rare, d’étudier la naissance, la maturité et l’obsolescence d’une grande branche d’industrie manufacturière. Chose surprenante, c’est une histoire négligée des spécialistes : on peut compter sur ses dix doigts les livres qui traitent du sujet au titre de l’histoire économique. Silence d’autant plus regrettable que cette branche a été importante non seulement en soi et pour soi, mais aussi pour l’influence exercée sur les autres branches industrielles. Pour ce qui est de façonner le caractère de la vie et du travail, on ne voit pas beaucoup d’objets qui aient joué un rôle aussi critique que celui des horloges et des montres. Et il n’est aucune branche de la production qui ait fait autant que ce « berceau des arts mécaniques » pour enseigner aux autres branches l’usage des outils et des machines et les avantages de la division du travail.

Au surplus, c’est là une branche de l’industrie qui diffère de presque toutes les autres en ce qu’elle n’est guère assujettie aux contraintes d’emplacement. Les raisons en sont évidentes. D’abord, les matières premières employées en horlogerie représentent une petite fraction du coût total ; donc nul besoin de se placer près des sources. Ensuite, les opérations mêmes de fabrication réclament peu d’énergie ; donc, nul besoin de voisiner avec le charbon ou avec les chutes hydroélectriques. Enfin, le produit final est léger, il se transporte aisément et, relativement, à peu de frais ; donc nul besoin de se placer près du marché. En bref, on peut faire des horloges et des montres en tout lieu – pourvu que l’on puisse y trouver des mains expertes, guidées par des techniciens ingénieux et des dessinateurs doués. Aussi cette branche est-elle un merveilleux laboratoire pour l’étude du facteur humain (l’entrepreneur, la main-d’œuvre) dans la réussite industrielle. Dans l’histoire plus générale du développement économique, c’est là un aspect que bien des économistes et historiens de l’économie ont été peu disposés à reconnaître : raison de plus pour lui accorder une attention considérable dans les circonstances où il a pris une importance particulière.

Quelques illustrations du cahier hors-texte

 

Trouver le temps

Extrait des pages 45-47

La question à poser, c’est : pourquoi des horloges ? Qui en a besoin ? Après tout, la nature est la grande donneuse de temps (time-giver, Zeitgeber), et tous, sans exception, nous vivons selon l’horloge de la nature. La nuit succède au jour, le jour à la nuit ; et chaque année ramène ses saisons successives. Ces cycles sont imprimés en presque tout être vivant comme rythmes biologiques dits circadiens (d’environ un jour) et circannuels. Ils sont empreints dans notre chair et dans notre sang ; ils persistent même quand nous sommes privés des indications de temps ; ils mettent sur chacun de nous la marque du terrien.

À ces rythmes biologiques s’ajustent les cadres que la société impose à l’activité : le jour est pour le travail, la nuit pour le repos, et la ronde des saisons est une séquence de chaleur et de froid, de plantation et de récolte, de vie et de mort. Dans ce cycle naturel, où tous les peuples ont ressenti l’effet d’une providence divine, l’horloge artificielle fait figure d’intruse. Par exemple, dans la Rome antique :

Que les dieux le perdent, celui qui le premier a inventé les heures,
Particulièrement celui qui le premier a posé ici un cadran solaire,
Et qui, pauvre de moi, m’a découpé la journée en petites tranches.
Quand j’étais petit garçon, le cadran solaire, c’était mon ventre,
De loin le meilleur et le plus vrai de tous ces machins-là :
N’importe où, il m’avertissait de manger – sauf s’il n’y avait rien :
À présent, même ce qu’il y a, on ne le mange pas – sauf la permission du soleil ;
Déjà la ville regorge tellement de cadrans solaires
Que la plupart des gens se traînent desséchés par la faim.

Et pourtant le cadran solaire est la plus naturelle des horloges, car il enregistre le mouvement de la première pendule de toute la nature. En substance, c’est une schématisation de l’arbre qui, projetant une ombre, suit à la trace le mouvement du jour. Notre infortuné Romain, qui tenait les cadrans solaires pour un fléau, qu’eût-il dit des horloges mécaniques, en marche nuit et jour, par temps clair ou nuageux, battant d’un rythme égal des heures égales en toutes saisons ? Steinbeck a saisi au mieux la différence de ces deux temporalités. Il nous dit que les naturels du Flat n’avaient pas besoin de montres, du moins pour savoir l’heure :

Les paisanos de Tortilla Flat ne se servaient ni d’horloges ni de montres. De temps en temps l’un des amis se procurait une montre, il ne faut pas trop se demander comment, mais il la gardait juste le temps qu’il fallait pour la troquer contre ce qu’il voulait vraiment. On faisait grand cas des montres chez Danny, mais seulement comme monnaie d’échange. Pour la pratique, il y avait la grande montre d’or du soleil. C’était mieux qu’une montre, et puis c’était plus sûr parce qu’il n’y avait pas moyen de la détourner vers Torrelli.
En été, quand les aiguilles d’une montre marquent sept heures, pour se lever c’est très bien, mais en hiver c’est sept heures tout pareil et ça ne vaut rien du tout. Le soleil, c’est bien mieux ! Quand il saute la cime des pins et s’accroche à la véranda, hiver ou été, ça tombe sous le sens que c’est le moment de se lever. à cette heure-là, on n’a pas les mains qui tremblent ni le ventre qui bat le creux. 

« Par nature et par essence, écrivait Lewis Mumford, l’horloge a dissocié le temps des événements humains. » À quoi j’ajouterais : et les événements humains de la nature. L’horloge est une machine, une œuvre d’artifice, un appareil fait de main d’homme et sans modèle dans la nature – le genre d’invention pour laquelle il a fallu projeter, réfléchir, essayer, et tout cela en s’y reprenant souvent. Nul n’aurait pu tomber dessus par hasard ni le rêver. Mais quelqu’un, ou plutôt quelques-uns tenaient à suivre et à marquer le temps – non seulement pour le connaître, mais pour en user. Où et quand un besoin aussi étrange, aussi hors nature, s’est-il manifesté ?


Landescouv

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