Polynice et Ériphyle (n°2)

Nouveau rendez-vous hebdomadaire de la chouette, Samed’image vous offre un peu de beauté avec une illustration tirée d’une de nos publications. Aujourd’hui, voici la reproduction d’un péliké à figures rouges (qui servait à la conservation des denrées dans l’Antiquité) figurant Polynice et Ériphyle. Elle se trouve page 224 du recueil Du récit au rituel par la forme esthétique. Pragmatique culturelle des formes discursives et des images en Grèce ancienne sous la direction de Claude Calame et Pierre Ellinger.

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Voici un extrait du texte l’accompagnant :

 » Si l’image ne raconte pas, que fait-elle ? Elle représente, au moyen de signes graphiques (qui peuvent parfois être des mots inscrits, donnant des noms) ; elle se réfère à des récits connus et mémorisés par ailleurs, qu’elle réactive. Ernst Gombrich a bien montré qu’il fallait se méfier de l’idée que l’image communique, si l’on entend par là qu’elle tient un discours articulé. L’image stimule ; son expressivité est limitée, car elle ne modalise pas. À elle seule l’image est muette et doit s’appuyer, pour fonctionner, sur un code, un savoir référentiel. La question dès lors est d’établir ce savoir référentiel. Pour les Anciens, il est fait d’une culture, de traditions, de mémoire. Pour nous, Modernes, il est reconstruit à partir de données transmises – textes, scholies, glossaires. Le rapport que nous établissons des images à ces textes est nécessaire, mais il n’en résulte pas que les images éclairées par ces textes en dérivent directement. Nous n’avons tout simplement pas le choix et sommes réduits à travailler avec ce qui nous est parvenu d’un monde disparu.
Pour prendre un exemple, je partirai d’une image représentant un homme casqué, appuyé sur son bâton face à une femme vers laquelle il tend un collier sorti d’un coffret (fig. 1). On comprend facilement qu’il s’agit d’un cadeau, et le jeu des gestes, la main tendue de l’homme, celle de la femme qui reçoit, mettent au centre de l’image ce moment du don. Une action est en cours, finement décrite par le peintre ; mais il est difficile de dire à quel récit elle se réfère. Ce sont les deux noms inscrits à hauteur des visages – Polynice et Ériphyle – qui nous permettent de comprendre que l’image se réfère au cycle des Sept contre Thèbes. Encore faut-il savoir le détail de cette histoire. Polynice est le frère d’Étéocle. Ils sont tous deux en conflit à propos de la souveraineté sur Thèbes. Étéocle refuse de passer la souveraineté à son frère ;ce dernier organise une expédition contre Thèbes avec les chefs argiens. Ériphyle est la sœur d’Adraste, roi d’Argos, l’épouse d’Amphiaraos. Ce dernier autrefois a tué Talaos, le père d’Adraste ; ils se sont réconciliés et le mariage d’Amphiaraos avec Ériphyle a scellé cette réconciliation. Amphiaraos s’est alors engagé à accepter que son épouse arbitre entre eux en cas de nouveau désaccord. Or Amphiaraos, qui est un devin, sait que l’expédition des Sept finira mal et refuse d’y aller quand Adraste le lui demande. Pour le contraindre, Polynice, qui connaît l’engagement d’Amphiaraos, se sert d’Ériphyle. Il la séduit en lui offrant un collier et elle oblige Amphiaraos à se joindre aux Sept. Le don fait par Polynice, on le voit, est la clé de cette histoire ; du reste le collier offert n’est pas un objet ordinaire, c’est le collier d’Harmonie, l’épouse de Cadmos, fondateur de Thèbes. […] »

François Lissarague, Image, signe, récit : le cas des armes de Thésée, pages 222-223 du recueil cité ci-dessus.

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