Carl Gustav Jung en France : enquête sur une passion controversée

Pour quelles raisons C.G. Jung suscite-t-il autant d’engouement, d’admiration, voire de dévotion que de répulsion, d’hostilité, ou d’exécration ? Pourquoi est-il parfois si difficile d’aborder l’homme et son œuvre de façon ouverte et dépassionnée ? En a-t-il toujours été ainsi ? Florent Serina mène l’enquête.

Tantôt qualifié de philosophe abstrus, de mystique fumeux, de penseur raciste, voire de complice de la barbarie nazie, tantôt de théoricien génial, d’icône des sciences et savoirs « psy », d’humaniste, de visionnaire, si ce n’est de véritable prophète par ses admirateurs, le psychiatre, psychanalyste, et psychothérapeute suisse Carl Gustav Jung (1875-1961) suscite rarement l’indifférence, faisant régulièrement l’objet d’opprobres et de passions. Tout particulièrement en France, où depuis plusieurs décennies, Jung, ou plutôt les représentations qu’on s’en est fait, ont à l’évidence laissé nombre de lecteurs perplexes, suspicieux ou franchement agressifs, tandis que d’autres au contraire s’en font inlassablement les défenseurs inconditionnels.

La simple évocation de quelques récents événements suffira sans doute à illustrer le dissensus contemporain entourant celui que beaucoup se bornent à considérer comme un  « dissident » de Sigmund Freud. En novembre 2001, le colloque organisé à l’hôpital Sainte-Anne à Paris par la Société internationale d’histoire de la psychiatrie et de la psychanalyse intitulé « Carl Gustav Jung, l’œuvre, la clinique, la politique » se déroula dans une ambiance pour le moins électrique, révélant la difficulté à en débattre de façon ouverte et dépassionnée : les échanges entre certains participants furent très animés, des amitiés finirent par se briser, et ses actes, initialement annoncés, ne virent jamais le jour. Huit ans plus tard, son Liber Novus ou Livre rouge, souvent dépeint comme son « œuvre maîtresse », était rendu public après avoir été longtemps tenu secret. Sur la base du texte original allemand et de son édition critique en langue anglaise, l’ouvrage fut rapidement traduit en espagnol, portugais, tchèque ou japonais, et salué par de nombreuses voix comme un événement majeur. En France, où ses Collected Works et Gesammelte Werke n’ont pas d’équivalent, ce livre aussi atypique que déroutant – y compris pour nombre de lecteurs se réclamant de son enseignement – a d’abord été refusé de toutes parts. Sa traduction aurait sûrement attendu davantage si un éditeur indépendant n’avait décidé de s’y investir personnellement. L’ouvrage, paru en septembre 2011, rencontra finalement un  assez large public. Deux ans après son lancement et la  tenue d’une  exposition au musée national des  Arts asiatiques Guimet à Paris, le luxueux fac-similé s’était écoulé à sept mille exemplaires. Plus de dix mille copies ont aujourd’hui trouvé preneur, sans compter sa « version texte » disponible depuis maintenant près d’une décennie.

Craignant peut-être qu’une telle entreprise aille à l’encontre de leur propre cause, ou bien s’estimant incompétent pour le faire, aucun membre de l’école jungienne – minoritaire dans le  paysage psychothérapeutique hexagonal  – ne s’est jamais autorisé à mener la moindre enquête.


C’est en fait un très vif étonnement, une grande curiosité, puis une  véritable soif d’éclairer et de comprendre les  motifs de cette ambivalence contemporaine, qui ont au départ stimulé la conduite de cette enquête. Il faut dire que le  caractère hautement problématique de cet auteur a certainement de quoi interpeller les historiens et susciter bien des  recherches. Nonobstant, il apparaît que la production dans le domaine des sciences du psychisme est longtemps restée l’apanage de seuls praticiens, la  tâche de garder et d’entretenir la mémoire collective ayant le plus souvent été assurée, et monopolisée, par des individus dont la charge est déterminée tant par la place qu’ils occupent au sein de leur corporation que par leur trajectoire personnelle. Craignant peut-être qu’une telle entreprise aille à l’encontre de leur propre cause, ou bien s’estimant incompétent pour le faire, aucun membre de l’école jungienne – minoritaire dans le  paysage psychothérapeutique hexagonal  – ne s’est jamais autorisé à mener la moindre enquête. Ainsi, force est de constater que la part consacrée à Jung et à la psychologie analytique dans l’historiographie d’expression francophone est demeurée jusqu’à présent très peu consistante. Jung étant de surcroît presque toujours appréhendé au seul prisme des querelles qui l’ont opposé audit « père » de la psychanalyse, le peu de travaux ou de commentaires qui lui ont été réservés apparaissent largement dominés par une vision freudocentriste, voire lacano-centriste.

Or plus d’un siècle nous sépare à présent de la  rupture entre Freud et Jung. Pourtant les braises de la controverse entre Vienne et Zurich semblent toujours couver. Aussi étonnant que cela puisse paraître, assez nombreux sont ceux qui, se déclarant freudiens ou lacaniens, refusent de dialoguer avec les  jungiens (la réciproque semble beaucoup moins vraie), perpétuant ainsi de décennie en décennie les haines, rancunes et querelles passées. Cette opposition demeure toujours vivace non seulement parmi les  psychanalystes, mais aussi parmi les  historiens de la  discipline, voire des  sciences humaines et sociales, interpellés ou sensibles à l’usage du concept d’inconscient et de ses dérivés. Chaque école a eu ou compte ses historiens attitrés, qui s’ingénient souvent à défendre à coups d’essais, d’éditions critiques, d’enseignements ou de conférences l’excellence de leur théoricien d’élection. Le  champ psychanalytique apparaît donc très rarement comme un  terrain neutre pour l’historien, qui peine à ne pas être pris en étau, bien malgré lui, entre apologistes et détracteurs, à être appelé à prendre parti pour l’un des camps, et à se retrouver, parfois contre son gré, « labellisé ». Est-ce à dire que ma subjectivité serait ici absente ? Certainement pas. Disons du moins que le présent ouvrage n’a pas pour dessein secret d’alimenter ou de raviver quelques conflits d’antan, mais plutôt d’inviter les  lecteurs qui le voudront à cultiver leur curiosité, et à étancher, sur un mode critique et distancié, leur soif de connaissances.

Pour quelles raisons cet auteur suscite-t-il autant d’engouement, d’admiration, voire de dévotion que de répulsion, d’hostilité, ou d’exécration ? Pourquoi est-il parfois si difficile d’aborder l’homme et son œuvre de façon ouverte et dépassionnée ? En a-t-il toujours été ainsi ? Quels rapports Jung a-t-il entretenus de son vivant avec la France et ses compatriotes romands ? Par qui ses idées ont-elles été régulièrement mobilisées ? Qui furent ses premiers alliés, élèves, traducteurs, et éditeurs ? Outre les sciences du psychisme, quels autres terrains, champs du savoir et de la création ont-ils été perméables à ses conceptions ? Et qui furent, inversement, ses principaux détracteurs ? Pourquoi et comment ont-ils tenu à se démarquer de ses théories ? Quelles relations les premiers disciples français de Freud ont-ils nouées avec l’« hérésie » zurichoise ? Comment les controverses liées à sa personnalité et à ses écrits ont-elles en France été mobilisées et traitées, en particulier celle relative à ses déclarations équivoques affirmant la  « supériorité » de l’inconscient aryen sur l’inconscient juif, ainsi que sur son rôle au sein de la Société médicale générale de psychothérapie ?

Cet ouvrage qui s’inscrit dans une perspective d’histoire intellectuelle, sociale et culturelle, ambitionne de mettre au jour les diverses voies de circulation empruntées par ses écrits et ses idées, et de rendre compte des différentes lectures, interprétations, adaptations, ou plutôt appropriations (au sens d’acte visant à adapter quelque chose à un usage spécifique), tant positives que dépréciatives que les multiples facettes de son œuvre ont tout au long du XXe  siècle engendré. Nos investigations nous ont immanquablement conduit à déterminer si cette pensée complexe, ductile et évolutive, avait été plus ou moins bien assimilée par ses lecteurs. Car s’il nous a de temps en temps paru nécessaire de démêler bien des problèmes, notamment sur le plan épistémologique, voire de battre en brèche certaines conceptions ou représentations, ce n’est non pas en vue de nous élever au rang d’interprète plus autorisé qu’un autre, ou de nous ériger en gardien d’une quelconque orthodoxie. Il s’agissait plutôt de mieux faire apparaître les  distorsions auxquelles sa pensée avait été soumise, afin de pouvoir mieux saisir les logiques et stratégies sous-jacentes de ses différents lecteurs. Entreprendre l’histoire de la réception d’une œuvre conduit en effet à un effort de désacralisation, et à refuser l’idée que l’on ne pourrait en faire qu’une simple glose. Les divers malentendus, oscillations, contresens et schématisations étant eux aussi les multiples « vérités » d’un texte appréhendé dans ses métamorphoses historiques.

Entreprendre l’histoire de la réception d’une œuvre conduit en effet à un effort de désacralisation, et à refuser l’idée que l’on ne pourrait en faire qu’une simple glose.

Nous verrons d’ailleurs qu’au-delà des  logiques partisanes ou adverses, des  appropriations militantes peuvent déboucher sur de véritables trahisons. Un  lecteur se présentant comme un  disciple, malgré son zèle et sa volonté de rester dans les  clous et de « bien faire », n’est en effet pas toujours exempt de lourdes erreurs d’interprétation. On s’aperçoit de même que ceux qui s’échinent à se démarquer d’une pensée afin d’affirmer l’excellence de leur point de vue vont parfois jusqu’à transformer des  différences ténues en des différences radicales. En outre, si certaines logiques de démarcation parviennent aisément à converger, on observe au contraire que les appropriations positives ou prosélytes ont généralement tendance à s’opposer ; les  lecteurs les  plus convaincus cherchant à imposer à l’ensemble de leurs « concurrents » leur propre vision de l’œuvre, jugeant celle-ci plus juste et plus légitime que toutes les autres. Cette rivalité apparaît d’ailleurs particulièrement forte dans le  domaine des  traductions ; terrain encore souvent négligé par les  historiens, sur lequel on ne saurait pourtant faire l’impasse dès lors que se joue un transfert scientifique et culturel.

Une telle enquête n’aurait pas pu être menée sur la  seule base de sources imprimées (articles de journaux ou de revues, éditions originales, et traductions). C’est pourquoi nous avons tant que possible voulu combiner ou croiser ces sources avec des  archives, le  plus souvent inexploitées, recueillies aussi bien dans des fonds classés et facilement accessibles que dans divers fonds privés ou associatifs. D’abord en France et en Suisse, mais parfois aussi de façon plus ponctuelle dans le monde anglo-américain. L’usage d’archives abondantes et plurielles, qu’il s’agisse de réseaux de correspondance (active ou passive), de manuscrits ou tapuscrits inédits, de journaux intimes, de photographies ou bien encore d’annotations et de dédicaces issues de diverses collections livresques, s’avère fondamental en ce que l’ensemble de ces documents ouvrent l’accès à « l’espace humain », caché ou implicite, que ne permettent pas d’entrevoir la seule prise en considération des sources imprimées. Bien des archives peuvent en effet aussi bien aider à dévoiler et à saisir la composition, le fonctionnement, les règles parfois tacites des cercles de sociabilité ; permettent de mieux cerner certains enjeux et l’établissement d’un contexte ; de mettre au jour des opinions, réflexions, ou intentions, qui ne peuvent s’exprimer publiquement ; de même que l’existence ou la prégnance de liens personnels que les sources imprimées – composant l’espace écrit, public, ou explicite – ne permettent pas toujours de soupçonner.

In fine, il ne pouvait bien sûr être question de prétendre à une quelconque archilecture, et de vouloir rendre compte de façon exhaustive de tout ce qui a pu être écrit à propos de Jung ou de tel ou tel aspect de son œuvre. Il nous a fallu bien au contraire faire des choix, nous conduisant à privilégier les singularités, les degrés particulièrement élevés d’innutrition, de même que le  niveau de renommée de ses lecteurs. Nous avons en outre décidé de restreindre l’étendue géographique de cette enquête, en renonçant à vouloir couvrir l’ensemble de l’Europe francophone, préférant nous focaliser sur le contexte plus spécifiquement hexagonal. S’il était toutefois impensable d’exclure la  Suisse romande –  sorte d’espace d’hybridation jouant un  rôle essentiel de médiation dans le transfert des savoirs germaniques vers la France –, nous avons choisi de ne pas systématiquement prendre en compte les aspects strictement wallons de cette histoire, ceux-ci méritant peut-être de faire l’objet d’une étude à part entière. Nous n’avons en revanche pas hésité à y intégrer quelques personnalités, notamment littéraires, dès lors que leur envergure et leur notoriété nous y incitaient.

Florent Serina, introduction à C.G. Jung en France, Rencontres, passions et controverses


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Florent Serina, C.G. Jung en France, Rencontres, passions controverses

Livre broché, 16 x 24 cm, 544 pages, notes en fin de volume, index

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27 € – Paru le 8 octobre 2021, disponible en librairie ou sur notre site internet. Existe en e-pub.

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