Promouvoir son livre dans l’Antiquité : de l’importance des contacts et des réseaux

L’accès aux livres dans le monde romain était, surtout, une question de contacts. Les Anciens forgèrent leur version particulière de la société du savoir, basée sur qui connaissait qui… Ce quatrième et dernier épisode consacré à l’invention des livres dans l’Antiquité, par Irene Vallejo, vous convie dans les coulisses d’un succès littéraire… pour le moins relatif.

L’invention des livres dans l’Antiquité – 4/4, d’après L’infini dans un roseau, d’Irene Vallejo

Les épisodes précécents :

1/4 Chasseurs de livres, la soif des livres dans l’Antiquité
2/4 Hésiode, premier auteur « connu » : l’écrivain et la postérité dans l’Antiquité
3/4 Les « vendeurs de livres » : l’apparition des libraires dans l’Antiquité


L’accès aux livres dans le monde romain était, surtout, une question de contacts. Les Anciens forgèrent leur version particulière de la société du savoir, basée sur qui connaissait qui.

La littérature antique ne créa jamais de marché ni d’industrie tels qu’on l’entend aujourd’hui, et la mécanique de circulation des livres fonctionna toujours grâce à une combinaison d’amitiés et de copistes. À l’époque des bibliothèques privées, quand un individu riche désirait un livre ancien, il l’empruntait à un ami – si un de ses amis le possédait – et ordonnait à un employé de le copier, parfois un esclave, parfois le scribe d’un atelier. Quant aux nouveautés contemporaines, on y avait accès par le biais du cadeau. En ces temps-là où les maisons d’édition n’existaient pas, quand un auteur terminait son livre, il commandait un nombre déterminé de copies qu’il offrait à droite et à gauche. Le sort de son œuvre dépendait du périmètre et de l’importance de son cercle de connaissances, de collègues et de clients prêts à lire celle-ci, par affection et surtout par obligation. On raconte qu’un riche orateur nommé Regulus fit réaliser mille copies du texte épouvantable qu’il avait écrit sur son fils mort – Pline commente avec fiel que cela ressemblait plus à un livre écrit par un enfant que sur un enfant – et les envoya à ses proches dans toute l’Italie et les provinces. Par ailleurs, il prit contact avec plusieurs décurions des légions romaines, les payant pour qu’ils choisissent dans leurs rangs les soldats avec les meilleures voix et organisent des lectures publiques de son œuvre – des sortes de présentations – dans diverses régions de l’empire. Promouvoir et diffuser la littérature était à la charge de l’écrivain – quand il pouvait se le permettre, comme Regulus – ou de ses protecteurs aristocrates – quand c’était un misérable étranger, comme cela arrivait souvent.

Promouvoir et diffuser la littérature était à la charge de l’écrivain – quand il pouvait se le permettre

Il y avait, bien sûr, des personnes qui désiraient lire un livre récent mais ne connaissaient pas personnellement l’écrivain et, par conséquent, ne figuraient pas sur ses listes d’envoi. Dans ce cas, la seule solution était de recourir à quelqu’un qui, en revanche, était dans le circuit, et de commander une copie de son exemplaire. Dès que l’auteur commençait à « distribuer » une nouvelle œuvre, on considérait le livre dans le domaine public et n’importe qui avait le droit de le reproduire. Le verbe latin qu’on traduit aujourd’hui par «éditer» – edere – avait en réalité une signification plus proche de «donation» ou «abandon». Il impliquait d’abandonner l’œuvre à son sort. Il n’existait rien de semblable, même de loin, aux droits d’auteur ou au copyright. Dans toute la chaîne du livre, seul recevait une rétribution directe, à la ligne, celui qui réalisait la copie (si bien sûr ce n’était pas un esclave domestique), comme celle que prennent aujourd’hui, à la page, les magasins de photocopies.

Le docteur Johnson, grand savant anglais, disait que personne, sauf une tête de bois, n’a jamais écrit pour une autre raison que l’argent. On ignore en quoi étaient composées les têtes des écrivains de l’Antiquité, mais tous savaient d’emblée qu’il n’y avait pas le moindre espoir de gagner de l’argent par la vente d’ouvrages. Au Ier siècle, l’humoriste Martial se plaignait: «Mes pages plaisent seulement gratis.» Depuis son arrivée à Rome, l’homme de Bilbilis avait appris à son corps défendant que la profession littéraire n’était pas rentable, pas même pour un auteur à succès. Il raconte qu’un jour un riche inconnu l’aborda dans la rue, le montrant du doigt et le regardant comme font de nos jours les chasseurs de selfies avec les gens célèbres: «Ne serais-tu pas ce Martial dont tout le monde connaît les méfaits et les blagues »? Et il ajouta : «Et pourquoi portes-tu un manteau aussi usé?» «Parce que je suis un mauvais écrivain», répondit Martial, avec une répartie qui préfigurait l’humour sarcastique aragonais.


Voir également : Que de lecteurs, hélas, te trouveront encore trop long ! Martial, Épigrammes, nouvelle traduction


La littérature circulait librement et volontairement, comme cadeau ou prêt personnel, de mains en mains…

Que désirait quelqu’un comme Cicéron quand il publiait ses discours et ses essais? Étendre ses ambitions sociales et politiques, augmenter sa réputation et son influence; fabriquer une image publique à la mesure de ses intérêts; s’assurer que ses amis – et ennemis – connaissent ses succès. Les mécènes qui soutenaient économiquement de brillants écrivains ne recherchaient pas autre chose: la gloire, l’éclat, l’adulation. Les livres servaient, surtout, à créer ou à confirmer le prestige de certains. La littérature circulait librement et volontairement, comme cadeau ou prêt personnel, de mains en mains, entre individus intéressés, dessinant un petit groupe d’élite culturelle, une communauté intime de gens riches où on admettait, pour leur talent, quelques protégés d’origine modeste ou esclave. Seuls, sans relations puissantes, les lecteurs comme les écrivains étaient confrontés à une impossible survie.

Derrière cette culture littéraire d’origine étrangère et esclave, quelques écrivains autochtones avaient timidement commencé à émerger, mais à condition d’écrire en prose sur des sujets respectables, comme l’histoire, la guerre, le droit, l’agriculture ou la morale. Cicéron et César furent les deux figures les plus connues parmi cette première moisson républicaine d’auteurs romains de bonne famille. Face aux poètes esclaves ramenés du monde grec, ils étaient des citoyens qui, par ailleurs, écrivaient. Et ils le faisaient sur des thèmes sérieux. Un étranger n’aurait pas été autorisé à écrire sur des lois ou des traditions nationales, mais il n’était pas bien vu non plus qu’un Romain de bonne famille consacre son temps à la poésie – comme beaucoup de gens à notre époque trouveraient inconvenant qu’un chef d’État écrive des paroles de chansons pop.

«La poésie n’est pas un métier honorable, et si quelqu’un s’y consacre, on le traite de gueux » Caton l’Ancien

Pour cette raison, pendant longtemps coexistèrent deux littératures parallèles et contemporaines. D’un côté, les vers que les esclaves ou affranchis grecs composaient pour satisfaire leurs protecteurs aristocrates cultivés et, de l’autre, l’œuvre dilettante – toujours en prose – de citoyens respectables. «La poésie n’est pas un métier honorable, et si quelqu’un s’y consacre, on le traite de gueux », écrivit Caton l’Ancien. Depuis lors, les marionnettistes, musiciens et artistes ont gardé cette réputation de gens de bas étage, du Caravage à Van Gogh; de Shakespeare à Cervantès ou Genet.

À Rome, les citoyens à part entière pouvaient se livrer à des activités artistiques et littéraires s’ils le souhaitaient, dans la mesure où elles étaient occasionnelles et, surtout, désintéressées. En revanche, prétendre gagner sa vie grâce aux lettres était une aspiration peu décente pour les gens de bien. Quand les connaissances se mélangeaient au désir de profit, elles étaient aussitôt dévalorisées. Comme je l’ai dit, même les professions intellectuelles nécessitant un très grand savoir, comme l’architecture, la médecine ou l’enseignement, étaient propres aux classes inférieures. Les maîtres d’école de l’Antiquité, dans leur majorité esclaves ou affranchis, exerçaient une tâche humble et méprisée. «Il avait des origines obscures», commente Tacite en parlant d’un individu – un parvenu – qui avait commencé sa carrière en exerçant ce métier plébéien. Les patriciens et aristocrates valorisaient le savoir et la culture, mais dédaignaient l’enseignement. Tel était le paradoxe : il était ignoble d’enseigner ce qu’il était honorable d’apprendre.

Tel était le paradoxe : il était ignoble d’enseigner ce qu’il était honorable d’apprendre.

Qui nous aurait dit qu’à l’époque de la grande révolution digitale reviendrait en force l’ancienne idée aristocratique de la culture comme passe-temps d’amateurs? C’est toujours la même antienne : les écrivains, les dramaturges, les musiciens, les acteurs, les cinéastes qui veulent manger devraient chercher un métier sérieux et garder l’art pour leur temps libre. Dans le nouveau cadre néolibéral et le monde en réseau – curieusement, comme dans la Rome patricienne et esclavagiste –, on demande au travail créatif d’être gratuit.

Extrait de L’Infini dans un roseau, l’invention des livres dans l’Antiquité, d’Irene Vallejo, pages 170-172, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet.


538 pages • 23,50 € • En librairie le 10 septembre 2021


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