Guillaume Ancel, alors soldat de la paix, raconte sa mission au Cambodge en 1992

Un casque bleu chez les Khmers rouges : voici le premier journal d’opérations militaires tenu par Guillaume Ancel, et le troisième à paraître aux Belles Lettres, après ceux de Sarajevo et du Rwanda. Plongée au cœur des ténèbres.

François Malye, directeur de la collection Mémoires de guerre, présente les dernières parutions en vidéo ► voir en fin d’article

Ancien lieutenant-colonel, saint-cyrien, Guillaume Ancel a rejoint en 2005 le monde des entreprises. Depuis plusieurs années, il poursuit une démarche de mémoire et de vérité en relatant sans rien omettre de leurs zones d’ombre les missions militaires auxquelles il a participé. Le Cambodge, en 1992, est chronologiquement sa première opération extérieure, et la troisième qu’il publie aujourd’hui, après Vent glacial sur Sarajevo (1995, publié en 2017) et Rwanda, la fin du silence (1994, publié en 2018). Un parcours d’écrivain à rebours de l’Histoire, pour mieux en pénétrer ses profondeurs.


Pour sa première mission extérieure, le capitaine Guillaume Ancel, 27 ans, débarque en mai 1992 au Cambodge, pays ravagé par vingt années de guerre. Avec les soldats de la mission de paix de l’APRONUC (Autorité Provisoire des Nations Unies au Cambodge), il s’agit de faire appliquer les accords de Paris, en commençant par désarmer les factions. Plus facile à dire qu’à faire. Guillaume Ancel découvre un pays semé de mines et plongé dans le chaos. Le tiers de sa population a disparu, en grande partie durant le génocide perpétré par les Khmers rouges.
Sa mission : rencontrer certains de leurs chefs pour les amener à déposer les armes. Lui, en tant que négociateur n’en porte pas. Chef de patrouille, il est à la tête de soldats de « l’armée du monde » venus de Chine, d’Amérique, du Népal, d’Italie ou d’Uruguay. Le récit de la collaboration de ces hommes, au cœur des ténèbres, est une des lumières de ce livre. Un casque bleu chez les Khmers rouges est aussi un témoignage sans concessions, comme les précédents ouvrages de l’auteur sur ses missions en ex-Yougoslavie ou au Rwanda. Guillaume Ancel ne tait ici ni les travers ni les dérives, parfois terribles, de ceux qui sont venus faire la paix.

S’il est dur, impitoyable parfois, le tableau que dresse son auteur n’est pas uniformément sombre

– moins sans doute que les constats dressés dans ses deux livres précédents. Car en six mois seulement, malgré les hésitations, les impasses, les absurdités, la mission de l’UNTAC marque des points. Phnom Penh revit grâce au déploiement de ses forces ; et dès octobre, son bilan paraît impressionnant : les combats ont cessé, permettant au désarmement et à la démobilisation de commencer. […]

Avec discrétion, Guillaume Ancel sait évoquer quelques aspects lumineux de cette mission en pays dévasté. Pour ma part, je retiendrai plus particulièrement l’étonnante fraternité entre officiers de nationalité et de culture différentes, mais confrontés à la même tâche, ardue, difficile, dangereuse – avec, en surplomb, l’intelligente figure de Li, major dans l’armée chinoise. Je retiendrais également l’évocation de ces quelques traces, infimes, de l’ancienne présence française en Indochine – on songe à cette émouvante figure de vieux bonze qui, un jour de septembre, salue en langue française le jeune officier de passage avant de lui lancer : « J’étais adjudant dans l’armée française, il y a presque cinquante ans maintenant, et je me suis battu pour que tu sois libre. »

Stéphane Audouin-Rouzeau, préface (extraits).


Meurtre d’un négociateur

Extrait 1 • À écouter ci-dessous, ou lire ici.

La détonation me fait sursauter. Mon co-négociateur s’écroule en arrière, la terre rougit déjà de son sang. Autour de cette table de fortune en pleine jungle, sur une colline qui marque la frontière entre le Laos et le Cambodge, nous entamions un « dialogue constructif » avec les représentants de la bande locale des Khmers rouges…


La tête tranchée

• Extrait 2 •

Kampot. 4 juin 1992

[…]L’après-midi, nous procédons au changement d’équipiers. Je pars avec David et San reconnaître la périphérie ouest de la ville. Nous sommes intrigués par une large piste qui s’engouffre dans une zone de jungle épaisse remontant le long d’une rivière, mais que personne n’emprunte.

En revenant vers Kampot, j’aperçois sur le bord de la route quelque chose d’inhabituel, je comprends avec un peu de retard qu’il s’agit d’une tête humaine. David s’arrête.

Elle est posée sur une planche à même le sol et paraît avoir été fraîchement tranchée. Elle n’a plus vraiment de regard.

Nous descendons de voiture pour enquêter, s’agit-il d’un avertissement ou des restes d’un combat aux abords de la ville ? David me recommande d’être prudent, nous observons d’abord les environs immédiats sans nous rapprocher plus de notre découverte, qui pourrait être piégée.

À proximité, une femme travaille la terre. San l’interpelle à ma demande : sait-elle à qui appartient cette tête ? Elle nous dit de ne pas s’en inquiéter, « c’est celle de mon mari »…
— Il s’est disputé hier avec un ami, et l’ami de mon mari n’avait qu’une hache avec lui, alors il lui a coupé la tête.

Moment de stupéfaction, puis de réflexion, je voudrais savoir si elle n’a pas été blessée, si elle a porté plainte ou si elle a besoin d’aide, mais elle répond, avec le même visage impassible : — J’ai de la chance, l’ami de mon mari, il est parti avec sa hache, moi je suis encore en vie, alors ça va.
Et elle reprend l’arrachage des mauvaises herbes dans son champ de culture vivrière.
Je m’interroge encore devant tant d’impassibilité. Les Cambodgiens ont-ils subi tellement d’horreurs que plus rien ne puisse les impressionner ?


Le déminage au râteau de bambou

• Extrait 3 •

Tbaeng Mean Chey. 3 août 1992

[…] Jimmy m’attend pour assister aux travaux de déminage que le gouverneur cambodgien vient d’ordonner sur la route sud, celle qui s’arrête aujourd’hui à la piste d’atterrissage. Mon camarade britannique en profite pour m’expliquer l’histoire de la piste de terre rouge, qui est effectivement en latérite.
Selon ses sources, elle daterait du « temps des Français », mais elle est désormais dans un état de délabrement avancé et il faudrait beaucoup de travail pour la dégager. Seule une centaine de mètres est encore libre des épais buissons qui ont recouvert tout le reste, préambule au retour à la forêt tropicale qui l’entoure.
Des touffes de végétation jaillissent déjà sur la portion encore utilisable, ici et là, comme si la jungle voulait faire disparaître cette plaie rouge sous son couvert.

Nous ne faisons que quelques kilomètres supplémentaires sur la route avant d’arriver au dispositif de déminage organisé par les CPAF. Après avoir arrêté notre véhicule à une distance raisonnable, nous rejoignons les soldats à pied. Le soleil est haut dans le ciel et pèse lourdement sur nos têtes.

Le colonel Theary dirige lui-même l’opération : des prisonniers ont été désignés volontaires pour ratisser la piste, avec d’immenses râteaux en bambou d’au moins cinq mètres de long.

Je suis stupéfait par la dangerosité du procédé, mais je n’ai pas le temps de m’en inquiéter auprès du colonel : une explosion retentit à moins de 50 mètres, suivie d’une deuxième. Un râteau voltige dans les airs pendant qu’une gerbe de terre retombe sur la piste, comme une pluie de grêles. Le prisonnier « volontaire » a été soufflé en arrière, l’explosion des deux mines l’a assis sur le derrière.

Le colonel Theary est ennuyé, pour la raison que les autres prisonniers refusent de continuer – malgré les menaces de leurs geôliers – et qu’en plus, un de leurs râteaux en bambou est très abîmé… Je crois qu’il voulait surtout nous démontrer, avec une bonne volonté évidente, qu’il ne serait guère possible de progresser sur cet axe avant le siècle prochain, et qu’il serait vain d’espérer nous déplacer librement. La route est bien coupée.

Le blessé – léger heureusement – nous donne l’occasion de visiter ce qui reste de l’hôpital de Tbaeng Mean Chey et de rencontrer Harry le Boucher. L’hôpital ressemble plutôt à une série de hangars en bois, désaffectés ou qui mériteraient de l’être, mais Harry – Son, de son vrai nom – est un charmant jeune homme, infirmier en formation, sympathique et souriant.

En l’absence de médicaments et d’équipement médical en état de marche, il s’est spécialisé lui-même dans l’amputation. Nous éviterons de tomber malades.


Guillaume Ancel
Un Casque bleu chez les Khmers rouges
Journal d’un soldat de la paix, Cambodge 1992

Préfacé par Stéphane Audouin-Rouzeau

Collection Mémoires de guerre

12.5 x 19.1 cm – 272 pages – 3 cartes

Paru le 06/05/2021

EAN13 : 9782251451848

19,50 € – Existe en e-pub


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