Catastrophes et dérision : rire aux larmes dans l’Antiquité

Notre rentrée d’hiver 2021 met à l’honneur l’Antiquité fragile face aux catastrophes, irrésistible dans les épreuves, jusqu’à sa volonté de maintenir la dérision comme fondement de ce qui la rend plus libre : la démocratie. Pleurons, maintenons, reconstruisons, mais n’oublions pas aussi de rire de nous et des autres en compagnie des Anciens.

Comment les Antiques ont-ils vécu incendies, épidémies, tremblements de terre, éruptions volcaniques, raz de marée et autres fléaux en leur temps ? Quelles ont été leurs conceptions de la fin du monde, leurs ressources pour survivre ? Cette anthologie de textes de l’Antiquité par les témoins des catastrophes, sélectionnés et commentés par Jean-Louis Poirier, est précédée d’un entretien de vingt-quatre pages avec l’historienne italienne de la sismicité (sismologie historique et archéologie), Emanuela Guibodoni.

Extraits

Dans la tradition épicurienne, la formation des mondes est comprise d’après le modèle, atomistique, de la guerre des atomes. C’est une guerre sans fin entre les éléments qui rend compte, par les mêmes processus, de l’apparition et de la destruction des formes, des commencements du monde et de la fin du monde. L’histoire du monde n’est ainsi que l’histoire sans fin de la lutte des éléments dont l’affrontement catastrophique produit aussi bien les univers organisés que leur dispersion dans les profondeurs de l’infini. Histoire sans fin… jusqu’à la fin du monde.

LE MONDE DISPARAÎTRA UN JOUR

Peut-être, intimidé par la religion, crois-tu encore que la Terre et le Soleil et le ciel, la mer, les astres, la Lune, en vertu de leur essence divine, doivent demeurer éternellement ; qu’il est donc juste de punir, comme le furent les Géants, de toutes les peines qu’il mérite, l’effroyable crime de ceux qui osent par leur doctrine ébranler les remparts du monde, qui veulent éteindre dans le ciel ce soleil à l’éclat sans égal, flétrissant dans leur langage mortel des êtres immortels.

Et pourtant les choses dont je parle sont tellement éloignées de la divinité, tellement indignes d’être mises au nombre des dieux qu’on les croirait plutôt destinées à nous faire connaître ce qu’est un corps privé du mouvement et du sentiment propres à la vie.

Lucrèce, De la nature, Chant V, 114-125 (pages 5-7)

*

Si la religion chrétienne, à coup sûr, libère de la superstition, les chrétiens ne restent pas indifférents aux tremblements de terre, qui sont encore, en un sens, attribués à Dieu, et même à sa colère, selon une tradition biblique bien attestée.
Mais ces événements sont surtout une remarquable occasion de discours édifiants, dont le fond, gravement, dans la lignée de Sénèque, est l’appel à une prise conscience, par l’homme, de la précarité de son être et de la relativité de toutes choses, appel doublé d’une incitation, adressée au pécheur, à se souvenir de sa condition. À ce titre, les tremblements de terre deviendront très vite un thème rhétorique.

DIES IRAE, DIES ILLA…

Et si nous réfléchissons à ce jour formidable, dans lequel il ne sera plus question d’un instant, mais de siècles sans fin, de fleuves de feu, de colères menaçantes, de puissances traînant au jugement, d’un tribunal terrible et d’un juge incorruptible, lorsque les actions de chacun se présenteront devant ses yeux, et qu’il n’y aura personne pour lui prêter secours, ni voisin, ni avocat, ni parent, ni frère, ni père, ni mère, ni hôte, ni personne, que ferons-nous alors, dites-le moi ? J’excite la crainte afin de procurer le salut ; j’ai rendu mon enseignement plus incisif que le glaive, afin que ceux de vous qui seraient atteints d’un ulcère s’en débarrassent. Ne vous ai-je pas toujours dit, et maintenant je vous le dis encore, et je ne cesserai de vous le dire, jusques à quand serez-vous donc cloués aux choses de la vie présente ? Je le dis à tous, il est vrai, mais spécialement à ceux qui sont atteints de cette maladie, et qui ne font pas attention à ce que je dis. Ou plutôt mes paroles sont utiles aux uns et aux autres ; à celui qui est malade, afin qu’il recouvre la santé ; à celui qui est en bonne santé, pour qu’il ne tombe pas malade. Jusques à quand les biens de ce monde ? jusques à quand les richesses ? jusques à quand la magnificence des édifices ? jusques à quand la frénésie pour les voluptés brutales ? Voici qu’un tremblement de terre est arrivé : à quoi ont servi les richesses ? les uns et les autres ont perdu le fruit de leur travail, l’argent a péri avec son possesseur, la maison avec celui qui l’avait fait bâtir ; la ville est devenue pour tous un tombeau commun, tombeau bien rapidement construit, non par la main des artistes, mais par une affreuse calamité. Où sont donc les richesses ? où est la cupidité ? Ne voyez-vous pas que tout cela est plus vil que la toile de l’araignée ?

Jean Chrysostome, Sixième homélie sur le Tremblement de terre (pages 116-117)

Écouter un autre extrait :

JEAN-LOUIS POIRIER, L’Antiquité en détresse. Catastrophes & épidémies dans le monde gréco-romain – Collection Signets Belles Lettres – paru en janvier 2021 – 11 x 18 cm – XXXII + 304 pages, index, bibliographie, cartes – EAN13 : 9782251451558 – 15 € – Existe en epub.


Sans doute la catastrophe la plus commentée de l’Antiquité, l’éruption du Vésuve a rendu Pompéi tristement éternelle. Dans un petit livre relié sous jaquette contenant de multiples reproductions en couleur, Claude Aziza redécouvre les mystères du site avec ceux qui en ont été, avant lui, enivrés. Neuf promenades pour neuf angles nouveaux, aux côtés des deux Pline et d’Edward-George Bulwer-Lytton dont les destins romanesques sont célèbres, mais aussi dans la cité des femmes ou de la psychanalyse…

Extraits

« Je fais la même entreprise que Montaigne, mais avec un but tout contraire au sien : car il n’écrivait ses Essais que pour les autres, et je n’écris mes Rêveries que pour moi. » ( Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, 1782). C’est par ces mots – pour le moins discutables – que Rousseau termine – ou presque – sa Première Promenade.

Il n’est certes pas facile d’être à la fois Montaigne (1533-1592) et Rousseau (1712-1778). C’est pourtant ce que je me propose de faire dans ce livre, à l’instar de Rousseau, parce que ce livre – personnel – est le fruit de nombreuses lectures et de non moins nombreux voyages, tous ponctués d’images, fixes ou mobiles, chacun à des moments différents de mon existence, dans des circonstances différentes et avec des gens différents. Aucun de ces voyages à Pompéi ne ressembla aux autres, aucun ne fut simplement banal. Chacun d’entre eux eut son charme particulier et cet entêtant parfum que le romancier René Boylesve (1867-1925) attribue seulement aux îles Borromées (Le Parfum des îles Borromées, 1899) mais que, depuis Goethe et Freud, on attache aux orangers de Sorrente. Mais dont je crois qu’il faut laisser à Proust la paternité : celui du temps qui passe et qu’on retrouve, ici, dans son corset de boue.

Rousseau soit. Et Montaigne ? Tout simplement parce que le plaisir partagé n’en a que plus de prix, parce que les derniers rayons du soleil peuvent encore réchauffer le cœur et les sens, et que le seul héritage qu’un amoureux de Pompéi puisse transmettre c’est justement cet amour, sous toutes ses formes, y compris et surtout celles qu’on n’attendrait pas. Promenades insolites, promenades que le visiteur de Pompéi n’a pas l’habitude de faire, Et dont le promeneur solidaire que j’ai envie d’incarner (le lecteur, toujours indulgent, pardonnera ce mauvais calembour) se fera le guide. De tous ceux qui, par manque de temps ou de connaissances, seraient passés à travers des aspects méconnus de Pompéi et n’auraient pu voir, au-delà d’une visite formatée, les richesses inépuisables de cette petite cité provinciale à laquelle un destin brutal et tragique donna le statut de mythe.

Ce devoir de mémoire, pour reprendre ici, avec son véritable sens, un terme aujourd’hui galvaudé et clamé à tous les coins du passé, ce devoir donc, nous le devons à tous ces habitants et ces habitantes de la ville-martyre, disparus dans les limbes de la lave ou momifiés dans ce linceul de boue où dorment les vieux morts.

Pour cela, il nous faudra des guides afin que, semblables à Virgile (vers 70 av. J.-C.-19 av. J.-C.) conduisant Dante (1265-1321), ils puissent incarner à la fois le nocher Charon sur le Styx volcanique et la Sibylle – nous sommes si près de Cumes – dans les replis de l’Achéron mémoriel. Eh oui.

Vous partirez, lecteurs, en belle compagnie : Pline l’Ancien et le Jeune, Bulwer-Lytton et Dumas, Gautier et Freud, Mozart et Alma-Tadema, Vénus et Isis, Bérénice et Poppée, les deux Caroline. Et toutes ces Pompéiennes, Julia Felix, Asellina, Eumachia, Arria Marcella, Gradiva, Nonia, héroïnes de cendres, héroïnes de papier.

Sous l’œil apaisé du Vésuve, vieux lion fatigué qui peut encore rugir et dont les flancs arides frémissent près du cratère. Mais sans oublier Naples, « cette belle endormie », avaricieux gardien des trésors pompéiens, échappés au volcan, aux rapaces pilleurs, aux barbares visiteurs. À la furie des dieux, à la folie des hommes.

Neuf Promenades insolites, chacune suggérée, chacune racontée, simplement, sans apprêt. Et puis, pour terminer, la Dixième Promenade, celle du retour, afin d’encore rêver, sur des gloses érudites, sur des romans prolixes et des images fixes.

Vous reviendrez bientôt, riches de ce savoir et bientôt vous voudrez de nouveau tout revoir.

(Préface)

Écouter un autre extrait :

CLAUDE AZIZA, Pompéi. Promenades insolites – paru en janvier 2021 – 14 x 20,3 cm, livre relié sous jaquette, 48 illustrations couleurs – 280 pages, biliographie, index – EAN13 : 9782251451527 – 25 € – Existe en epub.


Si Emanuela Guibodogni, dans l’entretien qu’elle donne en entrée de L’Antiquité en détresse, s’inscrit dans les prémices d’une « histoire des séismes », Jean-Noël Allard, dans La Cité du rire, défend, lui, la possibilité d’une très sérieuse « histoire politique du rire. » Dans l’Athènes classique, plus qu’une institution, la dérision assurait une certaine souveraineté du peuple. Découvrez dans ce passionnant essai inédit la fabrique, les conceptions, la censure, les cibles, les fonctions et les enjeux du rire pour les Grecs.

Extraits

La dérision comme dissolution du politique ?

À première vue, pourtant, penser la dérision comme un élément constitutif du politique peut surprendre tant il est vrai qu’elle semble plus à même de le dissoudre que de le fonder. La dérision relève a priori davantage de la discorde que de la concorde. Communément elle est associée au dédain. Le Grand Robert la définit comme « un mépris qui incite à rire » tandis que le Dictionnaire de l’Académie française, le Littré et le Larousse parlent d’une « moquerie méprisante ». Les termes afférents à « dérision » sont souvent connotés de la même façon. « Se moquer » consiste selon le Larousse à « ne faire nul cas de, mépriser ». Voilà pourquoi dans l’une des rares publications d’histoire relatives à cette question, la dérision est définie comme « une moquerie non dépourvue de méchanceté, cherchant non seulement à faire rire, mais à humilier, à discréditer, voire à annihiler, au moins symboliquement, celui ou ceux qu’elle vise ». L’origine du terme n’est pas étrangère à cette imbrication de la dérision et du dénigrement. La dérision a une étymologie latine : le mot vient du bas latin derisio, terme lui-même dérivé de derideo. Ce dernier verbe renvoie très clairement à l’idée d’un rire dégradant, humiliant puisqu’il est construit à partir du verbe rideo, rire, et du préfixe de- qui suggère un mouvement descendant. De même que despecto consiste à regarder quelqu’un de haut, c’est-à-dire à le mépriser, derideo suppose de rabaisser celui dont on se moque quand rideo ne l’implique pas nécessairement. Les connotations actuelles de la dérision doivent cependant davantage à un héritage médiéval qu’à son étymologie. Dès le VIIe siècle, chez certains exégètes chrétiens, la derisio est une espèce de mépris à l’égard de Dieu, mais aussi de son prochain. Au XIIIe siècle, derisio fait même son entrée dans le système des péchés de la langue en tant qu’elle est « une insulte méprisante véhiculée par des paroles faussement agréables ». La dérision, en somme, est une forme d’agression. Elle est une violence qu’on dirait « immatérielle » par opposition à la violence physique.

Ainsi perçue, la dérision ne semble pouvoir mener qu’au conflit, elle ne semble investir le politique que pour mieux l’infirmer. En vérité, loin d’écarter tout questionnement, cette négation même du politique mérite d’être discutée. Il s’agit, au fond, de s’interroger sur les modalités d’une désintégration du corps social qui passerait par la dérision. La dérision n’est sans doute pas susceptible d’engendrer quelque chaos que ce soit si elle met aux prises une poignée d’individus. Pour conduire à ce que les Anciens appellent la stasis, c’est-à-dire à une division radicale et irrémédiable au sein de la cité, il faudrait qu’elle oppose des fractions entières de la communauté civique, à tout le moins des individus capables de coaliser autour d’eux des « factions ». Et encore : il demeure difficile de croire que des railleries – quand bien même elles seraient nombreuses et extrêmement virulentes – disloquent à elles seules la communauté alors que les sociétés grecques se caractérisent par l’acceptation d’un degré élevé de violence verbale, et même physique, dans les rapports sociaux. Ne convient-il donc pas plutôt d’imaginer que la dérision ne fait qu’accompagner une déchirure préalable et profonde du tissu social dont l’origine serait à chercher dans des causes économiques, sociales ou politiques beaucoup plus sérieuses ?

Extrait de l’introduction, pages 20-21.

Écouter un autre extrait :

JEAN-NOËL ALLARD, La Cité du rire. Politique et dérision dans l’Athènes classique – Collection Mondes anciens – paru en janvier 2021 – 15,3 x 21,5 cm, couverture à rabats – 480 pages, index, bibliographie – EAN13 : 9782251450919 – 35 € – Existe en epub.


Revenons enfin, et toujours, aux sources de cet art mystérieux et salvateur qu’est l’humour. Traits d’esprit bon enfant et fédérateurs ou véritables coups de hache pour son opposant, savourez quelques morceaux choisis de renom, ou parfaitement oubliés, dans les saillies intellectuelles des Grecs et des Romains. Une anthologie sélectionnée et commentée par Danielle Jouanna, précédée d’un entretien avec Xavier Darcos.

Extraits

Pline feint une grande indignation en écrivant à son « cher Septicius Clarus » qui a préféré une autre invitation, et il lui demande une indemnité en lui décrivant ce qu’il a manqué ; parfait exemple d’humour par antiphrase, le repas prévu étant fort modeste !

« Or çà ! vous acceptez une invitation à dîner et n’y répondez pas ! Voici la sentence : vous rembourserez les frais à un as près, et ils ne sont pas médiocres. On avait préparé une laitue par personne, trois escargots, deux œufs, un gâteau d’épeautre avec du vin au miel, et de la neige (vous la compterez avec le reste, que dis-je, avant le reste, puisqu’elle s’est perdue sur la table), des olives, des betteraves, des courges, des oignons, et mille autres gourmandises non moins délicates. Vous auriez entendu un acteur, ou un lecteur, ou un joueur de lyre, ou encore – voyez ma magnificence – tous les trois. Mais vous avez préféré chez je ne sais qui des huîtres, de la vulve, des oursins, des danseuses de Gadès. Vous serez puni, je ne dis pas comment. Vous avez été méchant ; vous avez refusé un plaisir… à vous, peut-être, à moi sûrement, mais tout de même à vous aussi. Comme nous eussions plaisanté, ri, causé doctement ! Vous pouvez trouver à beaucoup de tables plus de somptuosité, mais nulle part plus de gaîté, de franchise, d’abandon. Bref, essayez, et si après vous ne réservez pas vos refus pour d’autres invitations, je veux que vous refusiez toutes les miennes. Adieu. »

Pline le Jeune, Correspondances

Ah, qu’il est difficile de faire croire au génie quand on n’a que du talent ! Et encore, un talent bien mince, si l’on en croit les perfides compliments que Martial adresse au malheureux Atticus.

Tu déclames joliment, Atticus, et tu fais de jolies plaidoiries : tu écris de jolies chroniques, tu fais de jolis vers, tu composes de jolis mimes, de jolies épigrammes ; tu traites joliment des points de grammaire et joliment des questions d’astrologie ; tu as une jolie voix, Atticus, et tu danses joliment ; tu pinces joliment de la cithare et tu joues joliment à la paume. Il n’est rien que tu fasses bien ; mais tu fais joliment toutes choses. Veux-tu donc que je te dise ce que tu es ? Tu es un grand faiseur d’embarras.

Martial, Épigrammes, II, 7

DANIELLE JOUANNA. Rire avec les Anciens. L’humour des Grecs et des Romains – Collection Signets Belles Lettres – paru en juin 2016 – 11 x 18 cm – XXVI + 282 pages, bibliographie, index – EAN13 : 9782251030265 – 15 € – Existe en epub.


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