Pierre Caye, Durer : des meilleures intentions à la réelle transformation

La politique de notre époque souffre d’un grave paradoxe. Jamais un objectif n’a connu un si grand consensus que l’écologie et la protection de l’environnement, mais jamais non plus un tel consensus n’a produit si peu de résultats.
Les hommes seraient-ils si impuissants que même d’accord ils ne puissent réussir ?

« Il n’y aura pas de développement durable sans que les hommes fassent preuve eux-mêmes d’un certain sens de la durée. »

Bande-annonce du livre

Depuis 50 ans, l’écologie est à l’ordre du jour des politiques publiques. Pour quels résultats ? Chacun aspire désormais, aussi bien à droite qu’à gauche, à « changer de modèle ». Mais les meilleures intentions suffisent-elles ? Or, pour la première fois depuis Marx, un livre, Durer, propose une approche globale du système productif et décrit les outils nécessaires à sa transformation.
Il importe certes que notre développement soit durable et respecte les générations futures. Encore faut-il que les hommes soient en mesure de construire la durée à travers leurs modes mêmes de production !
Sous le couvert du temps, les principaux facteurs de production, le capital, le travail, la technique s’en trouvent profondément transformés : pour durer, le capital devient le patrimoine, le travail se consacre à la maintenance, en même temps que la technique nous sert d’enveloppe protectrice. L’économie accède désormais à sa dimension morale et politique la plus haute et la plus digne, loin des idéologies dominantes de l’innovation, de la disruption et de la destruction créatrice.

« Le développement durable est partout dans les discours, et nulle part dans les faits. »

« Encore faut-il savoir déterminer les conditions de développement vraiment durable, et cela ne va évidemment pas de soi. J’ai été assez critique avec l’écologie radicale, avec la décroissance, pour pouvoir maintenant dire que celle-ci a raison lorsqu’elle voit dans la plupart des applications actuelles du développement durable un simple travestissement du système productif traditionnel, sous les oripeaux écologistes – ce qu’on appelle le greenwashing, marketing écologiste qui, évidemment, n’a pas absolument pas l’intention de changer les règles du jeu. »

« Bref, le développement durable n’est pas une solution aujourd’hui, il est essentiellement un problème. »

[Podcast : conférence PRODUIRE POUR DURER, prononcée lors des Rendez-Vous de l’Histoire à Blois, lors du cycle Ralentissements, de l’école de la nature et du paysage, le 8 octobre 2020 – Source ]

Les conditions de la survie

Extrait du chapitre Maintenance ou le travail au service de la durée, pages 226-227

L’approche « catastrophiste » ou « collapsologique » de l’évolution de notre système productif a au moins pour mérite de nous rappeler qu’il n’y a pas de bonne vie si on n’assure pas auparavant les conditions de la survie. Il faut apprécier toute l’ambiguïté du sur- de la survie, qui signifie à la fois un état de nécessité, voire de détresse, aux limites de la vie, mais aussi son dépassement ou plus exactement son surmontement vers une autre vie qui rivalise avec la bonne vie aristotélicienne sans s’y identifier. Il y va de la survie comme du surhomme nietzschéen que les traductions anglaises du Zarathoustra rendent non par superman mais par overman, celui qui, pour avoir traversé les épreuves de la vie et de l’histoire du monde, a franchi une ligne indicible qui est de l’ordre non de la perfection, de l’excellence ou de l’accomplissement comme dans le bien vivre de l’Éthique à Nicomaque, mais de la transvaluation des valeurs.
Or, il n’y aura pas de survie si on ne se met pas au travail, tant il est vrai que le travail exprime par définition l’ensemble des actes à partir desquels nous assurons notre propre survie ainsi que celle de notre environnement. Il s’agit non plus, comme dans les temps passés, de s’opposer à notre environnement pour assurer les conditions de notre propre survie, mais d’assurer la survie de notre environnement pour assurer la nôtre, tant la première est devenue la condition de la seconde. Ce à quoi précisément s’efforce la maintenance. Il faut voir la question du travail de façon pragmatique et abandonner, du moins dans un premier temps, le discours hégélo-marxiste sur la réalisation de soi et la reconnaissance sociale. Le travail est devenu une question de survie plus que de bonne vie. Et sur ce point il est incontournable. On ne saurait en annoncer la fin que de façon irresponsable. Ce n’est qu’après avoir mis au clair les conditions  du travail comme réalisation de la survie au service du développement durable qu’on pourra revenir sur le rôle du travail en faveur de la réalisation de soi et de la reconnaissance sociale.

L’habitation durable du monde

Extrait du chapitre L’enveloppe protectrice, pages 277-278

Ménager l’espace et le temps, c’est habiter le monde, avant même de le transformer. La technique est donc originairement une affaire d’habitation. L’habitation est l’autre nom de l’enveloppe protectrice. Sans enveloppe protectrice, aucun logis, aucun édifice, aucun artefact ne peut être considéré comme une façon d’habiter le monde, tandis que tout ce qui protège peut être assimilé à un édifice et à un logis. Ici, la production se met d’abord au service de l’habiter. C’est pourquoi le souci de l’habiter doit guider toute critique de la technique. Revenir à l’origine de la technique comme hominisation de l’homme signifie d’abord reconduire la technique à sa capacité de maîtriser l’espace et le temps pour ménager une habitation. Le développement durable n’a de sens que si le système productif qu’il promeut rend à nouveau possible une habitation décente et durable du monde. Or, le primat contemporain de la production pour la production remet en cause la possibilité d’habiter le monde, même si l’idéologie économiste a la vaine prétention de rendre habitable et vivable non plus le monde en tant que tel, mais la mobilisation totale qui en est le substitut.

L’architecture comme art : accroître la beauté du monde en assurant un développement vraiment durable

Extrait du chapitre Ville et architecture, pages 331-332

[…] si l’architecture produit des machines, ce sont assurément des machines bien singulières, tant il est vrai que, dans notre imaginaire technique, on a peine à concevoir une machine comme l’architecture : machine purement statique, sans rouage ni mécanisme, vide comme un rythme, pour reprendre la belle comparaison de l’écrivain Pierre Michon, une machine dont la fonction machinique n’apparaît pas évidente, du moins selon les critères habituels de nos sociétés hyper-industrielles.
La machine sert à économiser le temps et la force, ce qui vaut aussi bien pour les architectures que pour les machines industrielles. Simplement, ce qui est déroutant et conduit à opposer l’un à l’autre ces deux modèles machiniques, c’est que les notions de temps, de force et d’économie ne revêtent absolument pas la même signification selon qu’il s’agit d’industrie ou d’architecture. La machine industrielle accélère le temps jusqu’à sa dilatio, tandis que l’architecture tend à le prolonger et à le densifier jusqu’à atteindre le point où il devient durée ; celle-là intensifie les énergies tandis que celle-ci s’efforce de les économiser, c’est-à-dire de les tempérer en les temporalisant ; le sens de l’économie s’en trouve modifié : l’architecture tend à ménager et à gérer parcimonieusement le temps et la force que l’industrie dépense sans compter au service d’une économie définie comme destruction créatrice.
L’architecture propose en réalité des machines à basse énergie non seulement par la qualité thermique du clos et du couvert qu’elle procure, mais plus encore par l’intelligence de sa conception et par sa puissance de dilatation spatio-temporelle, qui créent des asiles et des abris capables de débrayer la mobilisation totale. Or, c’est précisément parce que les édifices sont des machines à basse énergie qu’ils sont vides et statiques. De cette qualité, singulière pour une machine, ils tirent précisément leur pouvoir de débrayage. C’est aussi la raison pour laquelle la machine architecturale ne relève pas de la mécanique ni de la physique, mais bien plutôt de l’esthétique, à la fois sensible et transcendantale, au service non pas de la production, mais de l’improduction ; machine qui ne produit pas – et en tant que telle elle est bien improductive –, mais qui assure le maintien des conditions de la reproduction du monde, nous rappelant ainsi que la reproduction relève d’un tout autre paradigme que la production. C’est du nouage dialectique de ces deux paradigmes machiniques, industriel et architectural, de ces deux forces, de ces deux temps et de ces deux économies, que dépend la construction durable des territoires et, par sa médiation, la durée même du développement.

*Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées pour plus de fluidité de lecture.


Pierre Caye

Durer. Éléments pour la transformation du système productif

14 x 21 cm – 374 pages, 23,50 €

En librairie le 22 octobre 2020
9782251451404

Pierre Caye, ancien élève de l’École Normale supérieure, directeur de recherche au CNRS, a consacré une part importante de ses recherches aux sources humanistes de notre culture philosophique, artistique et politique. Il est déjà l’auteur chez nous de :

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