Qui remportera la victoire ? John L. Gaddis déploie sa Grande Stratégie

Isaiah Berlin, dans son essai célèbre, a distingué deux grands caractères humains : les hérissons et les renards. À sa suite, dans l’étude des conflits de Thémistocle contre Xerxès à Staline contre Roosevelt, Gaddis expose avec clarté et esprit les raisons profondes de la victoire.

« On ne gagne les guerres que si on s’en donne les moyens. Cela paraît évident, mais pour John Lewis Gaddis la démonstration est plus complexe qu’il n’y paraît. Pour nous le prouver, ce professeur d’histoire militaire et navale à l’université de Yale, grand spécialiste de la Guerre froide (Les Belles Lettres, 2019, voir >), invite à se replonger dans les conflits d’hier, de la lutte entre Xerxès et Thémistocle au Ve siècle avant J. -C. à la guerre du Vietnam. Dans cet essai, il observe avec beaucoup d’acuité et un humour distillé à bon escient les combats antiques pour mettre en évidence les permanences stratégiques avec ceux du XXe siècle. « Si vous tentez de tout anticiper, vous risquez de ne rien réussir. Si vous ne vous préparez pas à tout, vous pouvez être certain que quelque chose ira de travers. » Son raisonnement se nourrit autant de la lecture de Tolstoï ou de Shakespeare que de Machiavel, Clausewitz, Sun Tzu ou saint Augustin qui ont cherché à comprendre ce que pouvait être une grande stratégie et se sont interrogés sur la forme de liberté qui pourrait sortir d’une violence totale. Gaddis possède un vrai talent pour raconter les batailles, son livre est brillant et il fait réfléchir. Faire la guerre n’est pas que la continuation de la politique par d’autres moyens, c’est surtout résoudre des dilemmes. Ou pas… » Livres Hebdo.

Un traité extraordinaire sur la nécessité d’enseigner les principes de la stratégie aux dirigeants d’aujourd’hui.
The Times

Un vers du poète grec Archiloque : « Le renard sait beaucoup de choses, mais le hérisson sait une grande chose. » Cet aphorisme, remis à l’honneur en 1951 par le philosophe britannique Isaiah Berlin dans un essai qui fit fureur, sert de point de départ à John Lewis Gaddis : menant une réflexion inédite sur la stratégie à travers toute l’histoire occidentale, le principal historien américain de la Guerre Froide réussit un tour de force.
D’un côté : les hérissons, dont la rigueur n’a d’égale que l’obstination dont ils font preuve pour parvenir à leurs fins, en dépit de tous les obstacles. Ainsi par exemple de Napoléon pendant la campagne de Russie. 
De l’autre : les renards dont l’instinct est de s’adapter constamment à une situation toujours en train de changer.
En dix chapitres, tous soigneusement documentés, et qui vont de la lutte entre Xerxès et Thémistocle au Ve siècle avant notre ère à celle de Roosevelt et de Staline, l’historien américain ne cesse d’approfondir une réflexion sur les raisons qui, au cours des siècles, permirent à certains stratèges – les renards – de l’emporter sur leurs adversaires. 
Nourrie par une connaissance aussi variée qu’étendue, animée par un sens de l’anecdote bienvenu, De la grande stratégie constitue une synthèse brillante de l’un des très grands historiens militaires et diplomatiques actuels.

La traversée de l’Hellespont

La scène se passe en 480 avant notre ère. Le lieu est Abydos, une ville située sur la rive asiatique du détroit de l’Hellespont à l’endroit où celui-ci se rétrécit pour mesurer un kilomètre et demi de largeur.
Elle est digne de Hollywood. Xerxès, le Roi des rois de la Perse, nous raconte l’historien Hérodote, s’assied sur un trône placé sur un promontoire d’où il peut voir ses armées qui rassemblent plus d’un million et demi d’hommes. Ce nombre n’eût-il été que le dixième de ce chiffre, comme il est probable qu’il le fut, il aurait encore approché celui des troupes à la disposition d’Eisenhower le jour du débarquement en 1944.
L’Hellespont n’a plus de pont de nos jours, mais à l’époque Xerxès en avait deux : l’un était formé par 360 bateaux attachés ensemble, l’autre par 304, tous deux disposés de manière à absorber les vents et les courants. Car après qu’un premier pont s’était effondré durant une tempête, le roi, furieux, avait fait décapiter les architectes et ordonné que les eaux elles-mêmes fussent fouettées et châtiées. Les chaînes de fer que, par bonne mesure, il avait fait jeter au fond doivent y reposer encore de nos jours.

Ce jour-là, toutefois, les eaux sont calmes et Xerxès satisfait – jusqu’à ce qu’il éclate en sanglots. Artaban, son oncle et son conseiller, lui demande pourquoi. « Regarde tous ces milliers de gens, réplique le roi, pas un d’entre eux ne sera vivant dans un siècle. » Artaban console son maître en lui rappelant toutes les calamités qui peuvent rendre la vie intolérable et la mort un soulagement. Xerxès le reconnaît mais demande : « Dis-moi la vérité. » Artaban se serait-il prononcé en faveur de la tâche à accomplir – une seconde invasion perse de la Grèce en un peu plus de dix ans – s’ils n’avaient pas eu l’un et l’autre le même rêve angoissant ? Maintenant, c’est au tour d’Artaban de trembler : « J’ai encore peur, plus que peur. »

Le rêve de Xerxès l’avait visité deux fois après qu’Artaban l’eut dissuadé de venger l’humiliation que les Grecs avaient infligée à son père Darius à Marathon, dix ans plus tôt.
Comme pour anticiper Hamlet – encore éloigné de deux mille ans –, un spectre d’aspect royal, d’attitude paternelle, lui avait lancé un ultimatum : « Si tu ne déclenches pas ta guerre tout de suite […] de même qu’un court moment t’a élevé et rendu puissant, de même seras-tu rapidement réduit de nouveau à l’humilité. » Artaban avait commencé par se moquer de la signification du rêve, sur quoi Xerxès lui fit échanger ses vêtements et dormir dans le lit royal. Le spectre réapparut, terrifiant Artaban au point qu’il s’éveilla en hurlant et en appelant à une invasion immédiate. Xerxès en donna alors l’ordre, la grande armée s’assembla à Sardis, sacrifia un millier de génisses sur les ruines de Troie, parvint à l’Hellespont, où les ponts étaient prêts, et se préparait à traverser lorsque le roi donna à son oncle une dernière occasion de formuler les réserves qu’il pouvait encore avoir.

Artaban, en dépit de son cauchemar, ne peut se résoudre. Il fait valoir que les ennemis ne se réduiront pas aux Grecs, si redoutables guerriers soient-ils : ils incluront les terres et la mer. La marche le long de la mer Égée devra passer par des territoires incapables de fournir assez de nourriture à une si grande armée. Il n’y aura pas assez de ports où mettre les vaisseaux à l’abri des tempêtes. L’épuisement, voire même la famine, pourraient se faire sentir avant même la première bataille. Le général prudent « craint et réfléchit à tout ce qui peut lui arriver mais fait preuve d’audace au sein de la mêlée ». Xerxès écoute patiemment mais rétorque que « si l’on devait prendre tout en compte… on ne ferait jamais rien. Il vaut mieux avoir un cœur courageux et endurer la moitié des terreurs que nous redoutons que de [calculer] toutes les terreurs et ne rien souffrir… Les grandes choses ne s’obtiennent qu’au prix de grands dangers ».

Cela règle la discussion. Xerxès renvoie Artaban pour gouverner son empire tout en méditant les moyens de doubler sa superficie. Il invoque le soleil pour qu’il lui donne la force de conquérir non seulement la Grèce mais aussi le reste de l’Europe. Il fait placer des branches de myrte devant les ponts. Il ordonne à ses prêtres de brûler de l’encens.
Et il récompense l’Hellespont en lui versant une libation, suivie par la coupe qui contenait celle-ci, suivie par le bol d’or dans lequel elle avait été mélangée, suivie également par une épée. Cela ouvre la voie à la traversée qui prend sept jours et sept nuits. Au moment où Xerxès pose le pied sur le sol européen, on entend un témoin saisi d’effroi demander pourquoi Zeus s’est déguisé en monarque perse et amène avec lui « tous les peuples du monde » ? Le dieu n’aurait-il pu détruire la Grèce par lui-même ?

I

Deux mille quatre cent dix-neuf ans plus tard, un professeur d’Oxford se dérobait brièvement à ses tutorats pour se rendre à une fête. Âgé de trente ans à l’époque, Isaiah Berlin était né à Riga, avait grandi à Saint- Pétersbourg et, après avoir été témoin de la révolution bolchevique à l’âge de huit ans, avait émigré avec sa famille en Angleterre. C’est là qu’il prit son envol, conquérant la nouvelle langue à travers un fourré d’accents dont il ne se départit jamais, réussissant avec éclat ses examens à Oxford et devenant le premier juif à être élu fellow (membre) d’All Souls College. Dès 1939, il enseignait la philosophie à New College (fondé en 1379) tout en cultivant une aversion pour le positivisme logique (rien ne signifie quoi que ce soit sans vérification susceptible d’être répétée) et en jouissant pleinement de la vie.


Voir notre article consacré a Isaiah Berlin, Le Hérisson et le renard

Brillant causeur, doué d’une soif inextinguible pour les idées, Berlin adorait les occasions de frimer et d’apprendre des choses. Lors de cette fête – dont la date exacte n’est pas connue –, il tomba sur Julian Edward George Asquith, le deuxième comte d’Oxford et Asquith, qui finissait une licence de lettres classiques à Balliol. Lord Oxford avait découvert un aphorisme intrigant d’Archiloque, le poète grec archaïque. Dans le souvenir de Berlin, ce vers était : « Le renard sait beaucoup de choses mais le hérisson sait une grande chose. »

Le vers ne nous a été transmis qu’à l’état de fragment, son contexte s’étant perdu depuis longtemps. Mais Érasme, l’érudit de la Renaissance, en joua et Berlin ne put s’empêcher d’en faire autant. L’aphorisme pouvait-il devenir un moyen de classer les grands auteurs ? En ce cas, Platon, Dante, Dostoïevski, Nietzsche et Proust auraient tous été des hérissons. Aristote, Shakespeare, Goethe, Pouchkine et Joyce étaient à l’évidence des renards. Comme l’était Berlin lui-même qui se méfiait de la plupart des grandes choses – comme le positivisme logique – mais se sentait à l’aise avec les petites. Empêché par la Seconde Guerre mondiale, Berlin ne revint à ses quadrupèdes qu’en 1951 lorsqu’il en fit le cadre d’une étude qu’il préparait sur la philosophie de l’histoire de Tolstoï. L’étude parut deux ans plus tard sous la forme d’un petit livre, The Hedgehog and the Fox (Le Hérisson et le Renard).

Berlin explique que les hérissons « ramènent tout à une même vision centrale » à partir de laquelle « on peut expliquer tout ce qu’ils disent et ce qu’ils font ». Par contraste, les renards « poursuivent différents objectifs, souvent sans rapport et même parfois contradictoires, ou qui ne sont reliés que de facto ». La distinction, pour être simple, n’était pas frivole : elle offrait « un point de vue à partir duquel regarder et comparer, un point de départ pour une véritable enquête ». Il se pouvait même qu’elle reflétât « l’une des différences les plus profondes qui divisent les écrivains et les penseurs ainsi, peut-être, que les êtres humains en général ». (…)

Berlin fut (…) surpris – mais malicieusement content – lorsque ses créatures firent le buzz, bien avant qu’il y eût un Internet pour les y aider. Les références commencèrent à proliférer. (…)

Par le biais d’une fête à Oxford, d’un fragment d’Archiloque et du roman de Tolstoï, Berlin était tombé sur deux des meilleures manières de devenir intellectuellement incontournable. La première est d’être obscur, un procédé que les oracles connaissent depuis toujours. La seconde est d’être ésopique : transformez vos idées en animaux et elles parviendront à se faire immortelles.

II

Hérodote, qui vécut entre 480 et les années 420 avant notre ère, connaissait peut-être l’aphorisme d’Archiloque (environ 680-645) sur les renards et les hérissons. Il cite le poète dans un autre contexte et a pu ainsi avoir eu connaissance du poème – s’il existait toujours – qui abritait le fragment. Même si tel ne fut pas le cas, il est difficile de lire son récit sur Xerxès et Artaban devant l’Hellespont sans deviner dans le conseiller un renard embarrassé et dans le monarque un hérisson impénitent.

Artaban souligne le prix à payer – le prix en énergie dépensée, en fournitures insuffisantes, en communications compromises, en moral affaibli, en tout ce qui peut mal tourner – lors d’un déplacement de toute armée de grande taille sur terre ou sur mer. Le succès exige de prendre trop de risques. Xerxès ne voit-il pas que « le dieu ne frappe de sa foudre » que ceux qui entreprennent de grandes choses alors que les petits « ne poussent pas le dieu à agir » ? Fais démonter les ponts, dissous les armées, et renvoie chacun chez lui, où le pire qui puisse arriver est de faire d’autres mauvais rêves, fait valoir Artaban.

Xerxès, qui pleure les morts un siècle à l’avance, a une vision plus large et plus étendue. Si la mort est de toute façon le prix de la vie, pourquoi ne pas payer le prix qui rend certaines vies mémorables ?
Pourquoi être un Roi des rois tout juste bon à être oublié ? Ayant dompté l’Hellespont, il ne peut guère s’arrêter. Les ponts doivent bien mener quelque part. Les grands capitaines ont avec eux tout ce qu’il faut pour s’assurer que tout se passe bien, et que ce qui se passe mal n’importe guère. « Le ciel le veut ainsi et, quand nous suivons ses ordres, nous avons maintes fois à nous en féliciter. »

Professeur d’histoire militaire et navale à l’Université de Yale, John Lewis Gaddis (né en 1941), est un des plus grands spécialistes de la Guerre froide. Il a publié Strategies of Containment (Stratégies de l’endiguement) en 1982, We Now Know (Nous savons désormais) en 1997, sur la crise des missiles de Cuba, ainsi qu’une biographie monumentale de George F. Kennan (dont il fut le disciple et l’ami) qui a remporté le Prix Pulitzer en 2012. Sont parus aux Belles Lettres La Guerre froide (2019) et De la grande stratégie (2020).


John Lewis Gaddis, De la Grande Stratégie

On Grand Strategy, 2018, traduit de l’anglais par John E. Jackson

15 x 21cm, 360 pages, index, 25,50 €

Paru le 8 octobre 2020 – 9782251451091


Nouveautés stratégiques

Retrouvez d’autres pistes de lectures récemment parues, sources ou études :

Tout afficher