Convalescences de Daniel Ménager : la littérature au repos

Déjà auteur de trois essais aux Belles Lettres, Daniel Ménager signe un texte à l’horizontal. Il y commente les grands textes de la littérature, en particulier ceux de la modernité, qui se sont penchés sur ce fascinant état d’entre-deux qu’on appelle convalescence. En voici un aperçu.

Daniel Ménager, Convalescences. La littérature au repos, Les Belles Lettres, en librairie le 19 juin 2020.

Les médecins se montrent souvent désarmés devant cette période floue, hésitante qu’est la convalescence. Ce n’est plus la maladie, ce n’est pas encore la santé recouvrée. Blessé, le chevalier médiéval attend avec impatience le moment de remonter à cheval.
Ce repos forcé inquiète les moralistes et les familles bourgeoises car il oublie les bonheurs de la vie active. Mais son trésor de sensations enchante les romanciers, comme on le voit bien chez Jane Austen, Madame de Staël, Zola, Henry James, Rilke, Proust, Thomas Mann et tant d’autres. La convalescence préside aussi à des expériences amoureuses, dont certaines frôlent l’interdiction. La paix de la chambre ou l’effort demandé par la société ? Goethe hésite. Religion et société bénissent la convalescence quand elle permet des révisions de vie, voire des conversions dont le roman du XIXe siècle a été friand et dont les plus exemplaires se trouvent dans le roman russe, notamment chez Tolstoï. Le XXe siècle leur porte un coup de grâce. Nous sommes et nous restons de grands malades. Du même coup, nous voilà devenus plus sensibles, plus attentifs, comme l’avait dit Nietzsche, à des bonheurs aussi intenses que, parfois, minuscules. Car les conforts de la convalescence ne résistent pas aux catastrophes des temps modernes, ce que montrent bien les romanciers les plus tragiques (Döblin, Céline).

Explorations à l’horizontal

Chapitre I. CET ÉTRANGE « ENTRE-DEUX »
Chapitre II. SENSATIONS
Chapitre III. EXPÉRIENCES AMOUREUSES
Chapitre IV. LE TEMPS DE LA RÉFLEXION
Chapitre V. DE NIETZSCHE À GIDE
Chapitre VI. « LA MALADIE HUMAINE »

Virginia Woolf à Monk’s House (Harvard University library) source : Wikipedia

Que de sensations nouvelles !

« Considérant combien les maladies sont répandues, le chamboulement spirituel qu’elles entraînent, la stupéfaction que nous cause, en cas de santé déclinante, la découverte de contrées jusqu’alors inexplorées, les friches et les déserts de l’âme que le moindre symptôme de grippe fait surgir, les précipices et les pelouses parsemées de fleurs bigarrées qu’une légère poussée de fièvre révèle […], il nous semble soudain que la maladie ne figure pas à côté de l’amour, de la lutte et de la jalousie parmi les thèmes majeurs de la littérature. » Ainsi s’exprime Virginia Woolf dans un article paru en 1928. La grande romancière ajoute, non sans humour, qu’il « devrait y avoir des romans consacrés à la grippe et des épopées à la typhoïde, des odes à la pneumonie et des poèmes lyriques à la rage de dents ». La boutade n’est qu’apparente. Virginia Woolf se plaint à juste titre de l’oubli de notre corps dans la vie ordinaire. « On décrit toujours les activités de l’esprit, les pensées qui se forment en lui, ses nobles projets et la façon dont il a civilisé le monde […], dédaigneux du corps dans sa tour d’ivoire. » Proust, cité dans ce texte, s’en était déjà aperçu. Mais le plus important, dans la réflexion de V. Woolf, vient ensuite. La maladie, explique-t-elle, change notre regard. De notre lit, de notre chaise longue, nous regardons. « D’ordinaire, prendre le temps de contempler le ciel est chose impossible. Les piétons seraient gênés et déconcertés par un scrutateur public du ciel. » Et « voilà que, allongés, le regard fixé au-dessus de nous, nous le découvrons sous un angle tellement différent que c’en est à vrai dire un peu choquant. » […] Pourquoi, dès lors, ne pas parler de la convalescence plutôt que de la maladie ? L’intérêt de ce déplacement saute aux yeux. Encore faible, le sujet a retrouvé toute sa lucidité. Il revoit dans un jour trouble les longues journées où il a dû rester allongé, se souvient vaguement de l’inquiétude de ses proches, retrouve avec plaisir sa vie quotidienne, mais renouvelée.

Que de sensations nouvelles ! Une convalescence, c’est d’abord cela : une foule de sensations inédites, qui compensent largement l’obligation de faire la sieste, dans une chambre bien douillette ou le froid glacial d’un sanatorium des Alpes, de se coucher tôt, et de ne faire aucun excès. La vox populi recommande cette prudence, et elle n’a pas tort. À tel point même que les premières études médicales consacrées à la convalescence insistent sur la fragilité de l’ancien malade. Bien entendu, cette étape manque un peu de prestige. Comparée aux fièvres délirantes, la convalescence apparaît bien pâle. En revanche, elle consacre le triomphe de la sensation, ce qui lui donne l’avantage sur la maladie et sur la santé pleine et entière. Malades, nous sentons en fait peu de choses. Et quand nous avons retrouvé la santé, la sensation se dérobe encore plus. Canguilhem l’a expliqué d’une façon définitive : le propre de la bonne santé est de nous dérober la sensation de notre corps.

Extrait de l’introduction. Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées.

« La convalescence, c’est l’expérience du lointain. Non celui que l’on voit par la fenêtre et qui lance à l’âme de timides appels, mais le lointain que nous portons en nous. » (p. 67)

Révélation et renoncement

Gilles, le héros éponyme du roman de Drieu la Rochelle, soigné à l’hôpital américain de Neuilly, ne se projette pas vers le monde extérieur. Il jouissait « de ses pensées sans les fixer et des signes printaniers qui atteignaient sa fenêtre : une branche tachetée de vert tendre, un jet de soleil. Il se complaisait dans les seins des femmes, la gentillesse des voisins qu’il tenait à distance, les livres feuilletés, les fleurs, les longs sommeils ». D’une belle souplesse, la phrase de Drieu enlace l’extérieur et l’intérieur dans un rêve où le convalescent ne sait plus très bien où se trouvent les frontières. Drieu la Rochelle, qui n’a pas fait la guerre, a prêté à son personnage des souvenirs civils, ceux de tout le monde, pourvu que la maladie ait été sans réelle gravité. Le secret de la convalescence, c’est le renoncement à la maîtrise du monde.

Sensations, sensations. Que dire encore de celles éprouvées par Romain Gary, lorsque, dans son enfance, pour le guérir d’une grave maladie rénale, on le place « sur un brancard » pour le transporter « dans un compartiment spécial à Bordighera, en Italie », où le soleil de la Méditerranée est « invité à lui prodiguer ses soins » ? Il voit la mer pour la première fois. « Quelque chose se passa en moi. Je ne sais quoi : une paix illimitée, l’impression d’être rendu. » Sensation peut-être proche de la mort, que l’enfant vient de frôler. Gary le suggère lorsqu’il écrit : « Je ne sais pas parler de la mer. Tout ce que je sais, c’est qu’elle me débarrasse soudain de toutes mes obligations. Chaque fois que je la regarde, je deviens un noyé heureux. » On ne commente pas un tel bonheur de style. Il nous met sur la voie. En ce moment ferroviaire de sa convalescence, le futur écrivain a découvert quelque chose, qui, plus tard, au moment de l’écriture, s’apparentera à une révélation.

Aussi doux et presque bienheureux, les premiers pas du convalescent dans le parc d’un hôpital. Joueur d’échecs passionné, Loujine est terrassé lors d’un tournoi par une crise nerveuse. On le transporte dans un sanatorium où il reprend peu à peu ses esprits. Nabokov le conduit alors dans le jardin de l’établissement, où il déambule chaussé de « pantoufles neuves de cuir souple ». Quel bonheur pour ce jeune homme qui avait oublié le prix des petites choses ! Trop souvent perdu dans ses pensées et dans les stratégies de son jeu favori, Loujine ne se souvenait plus du parfum des dahlias dans un parc. Heureuse, la convalescence et son cortège de détails dont la liste est infinie ! Tout cela restait lettre morte avant cette époque vraiment bénie.

Extrait du chapitre II, p. 47-48. Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées.

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Chacun de nous est malade

La convalescence classique repose sur un a priori : on peut toujours tirer bénéfice de la maladie. Dans les romans de formation, elle permet à l’individu de devenir plus fort, plus lucide, plus adulte. Pour un peu, elle deviendrait un rite de passage. Heureux celui qui a pu surmonter la maladie et qui revient vers la vie avec des forces neuves ! Ces idées, ces images, ces mythes expliquent la place occupée par la convalescence dans le roman du XIXe siècle. Il va falloir déchanter. Des voix s’élèvent qui osent soutenir que la maladie n’apporte rien de bon et que la convalescence n’est que du temps perdu ; qu’elle ne ramène pas non plus à des temps antérieurs. Fin des illusions, progrès vers plus de vérité. Le clivage devient de plus en plus net entre les amateurs de lucidité et ceux qui décrivent encore des convalescences douillettes.

La Grande Guerre a joué un rôle capital dans cette évolution. Comment se bercer d’illusions quand les convois sanitaires acheminent à Paris ou à Berlin un flot incessant de grands blessés ? Les infirmières aux coiffes blanches, admirables de dévouement, ne changeront rien à la chose : on est maintenant en présence d’une horreur dont on ne revient pas. Le roman n’avait pas ignoré la guerre de 1870. Mais les chiffres de blessés n’étaient pas comparables. Trop humaniste encore, il n’était pas capable de prendre, à quelques exceptions près, la mesure de l’horreur. Maintenant, on va tenter de la dire. Le récit de convalescence n’est pas mort, mais il change de visage. Parfois même, ceux qui sont revenus du front ne se cachent pas pour dire qu’il est presque indécent. Que vaut une petite convalescence individuelle comparée à un carnage ?

Dans cette mutation, les romanciers-médecins vont jouer un rôle essentiel. Ils sont nombreux, les plus connus étant Céline, pour la France, et Döblin, en Allemagne. Le premier a combattu courageusement ; le second, jugé inapte au service armé, a soigné les blessés. À eux, on ne la fait pas. Ils savent à quoi s’en tenir. Plus de printemps accompagnant les premiers pas du béquillard dans la rue ; plus de rencontre amoureuse faisant oublier tout le reste. Leur lucidité est implacable. Mais il faut ajouter tout de suite qu’elle s’applique aussi à la réalité en général. Céline sait ce qu’il en est des convalescences banlieusardes. Döblin, plongeant dans les bas-fonds berlinois, en rapporte une danse de la mort qui sonne le glas de l’idéal trompeur. En fait, c’est le roman dans son ensemble qui se veut plus vrai. Adieu aux pâleurs symbolistes, aux sanatoriums « confortables ». Dans le même temps, la psychanalyse explore les zones les plus cachées de la personne. Elle aussi détruit un certain nombre d’illusions. D’une manière variable selon les auteurs, elle ne croit pas que l’individu écoute autant qu’on le croyait la voix de la raison. En 1930, un an exactement avant Le Voyage, Freud publie Malaise dans la civilisation, dont le grand thème est celui de la fragilité de nos cultures. Un barbare sommeille en chaque homme civilisé, prompt à se réveiller lorsque des guerres éclatent. Chacun de nous est malade.

Extrait du chapitre VI, p. 170-171. Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées.


Se procurer l’ouvrage

Daniel Ménager, Convalescences. La littérature au repos

Belles Lettres / essais n°29

Livre broché, 16 x 23 cm, 222 pages, index, bibliographie

En librairie le 19 juin 2020

EAN13 : 978225451022 – 23 €


Daniel Ménager

Daniel Ménager est professeur émérite à l’Université de Paris-Nanterre. Ses principaux travaux portent sur Ronsard, qu’il a édité dans la « Bibliothèque de La Pléiade », avec Jean Céard et Michel Simonin (1993 et 1994). Il a en outre publié : La Renaissance et le rire (1995), La Renaissance et la nuit (2005), La Renaissance et le détachement (2011), L’Ange et l’ambassadeur (2013), et, aux Belles Lettres, L’Incognito, d’Homère à Cervantès (2009), Le Roman de la bibliothèque (2014) et L’Aventure pastorale (2017).


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