Eusèbe, Philostrate, Sextus Empiricus… La roue à livres en mouvement

Combien de textes jadis célèbres et aujourd’hui méconnus ? Devenus indisponibles, ces textes attendaient qu’on les redécouvre. Tel est le but de La Roue à Livres, l’une de nos collections de traductions dont voici les nouveautés, et quelques curiosités.

Dirigée par Michel Casevitz et Aude Cohen-Skalli, la collection La Roue à Livres offre l’occasion unique de lire des textes intégraux, traduits du grec, du latin ou d’autres langues anciennes, munis de notes succinctes qui ne les alourdissent pas et d’une introduction qui restitue une époque et son auteur et justifie le succès qu’ils remportèrent et qu’ils méritent encore. La collection publie des traductions originales, à partir des meilleures éditions du texte originel, ou d’anciennes traductions révisées par un spécialiste. 

Sont ainsi livrés à la curiosité renouvelée des lecteurs de bonne foi des textes poétiques, historiques, juridiques, philosophiques, esthétiques, etc. En voici les quatre dernières publications détaillées, ainsi que plusieurs titres regroupés selon des thématiques phares du catalogue. En bonus, cinq curiosités pour vous donner envie de découvrir de petits joyaux aujourd’hui pratiquement inconnus…

La roue à livres, illustration figurant dans l’ouvrage Le diverse et artificiose machine del Capitano Agostino Ramelli de Agostino Ramelli, orne les couvertures de notre collection éponyme.

La chronique d’Eusèbe de Césarée

Eusèbe de Césarée, Chronique, Tome 1, 576 pages, bibliographie, index, paru le 6 mars 2020.

Introduction d’Aude Cohen-Skalli. Traduit de l’arménien par Agnès Ouzounian. Commentaire de Sergio Brillante, Sydney Hervé Aufrère, Sébastien Morlet, Agnès Ouzounian. Sous la direction d’Aude Cohen-Skalli.

Aux premiers siècles du christianisme, les païens restaient aux yeux des chrétiens les maîtres des formes traditionnelles de l’historiographie. Ainsi, il n’y eut aucune tentative sérieuse de christianiser Thucydide ou Tacite, qu’on étudiait pourtant encore avec soin. Il fallait donc soit inventer de nouvelles formes, comme
l’histoire de l’Église, soit se cantonner à des genres déjà connus, comme la chronographie, en y ajoutant toutefois un message : c’est ce dernier chemin qu’emprunta Eusèbe de Césarée (env. 260-339/340) dans sa Chronique. Dans cette œuvre en deux livres, la chronologie devient philosophie de l’histoire.
Tout antiquisant a un jour ou l’autre affaire à cette œuvre labyrinthique, qui va d’Abraham jusqu’à l’époque romaine et couvre tous les peuples connus, des Chaldéens aux Assyriens, Mèdes, Lydiens, Perses, Hébreux, Égyptiens, Grecs et Romains. Ainsi, la Chronique est une référence indispensable pour le spécialiste d’histoire du christianisme, pour le chercheur en historiographie (Eusèbe étant une mine de fragments d’historiens perdus), mais aussi pour l’assyriologue, l’helléniste, le romaniste ou tout spécialiste d’autres secteurs, cherchant à dater tel ou tel épisode. L’original grec est perdu, mais on en conserve une version arménienne, qui remonte au Ve ou au VIe siècle. Le présent volume fournit la première traduction française de la première partie de la Chronique.

« Eusèbe a réalisé en réalité une compilation commentée de sources grecques aujourd’hui perdues, ce qui rend son travail extrêmement précieux pour nous. Il faut saluer comme il se doit un volume courageux et dont l’érudition est à la hauteur de celle d’Eusèbe. » Le Figaro Histoire, avril 2020.

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La Chanson de Roland

La Chanson de Roland, 256 pages, bibliographie, paru le 10 janvier 2020.

Texte introduit, traduit et annoté par Paulette Gabaudan.

La Chanson de Roland, ici traduite d’après la version recueillie par le manuscrit d’Oxford, est le premier texte littéraire écrit en français et la première chanson de geste connue en Europe occidentale. On situe sa création autour de l’an 1100. Si elle partage avec les autres gestes françaises l’absence d’historicité, le sentiment féodal, l’imagination la plus débordante, elle est indiscutablement supérieure à tous les autres poèmes épiques par sa composition parfaite, soignée jusqu’à des détails insoupçonnés d’équilibre et de beauté formelle. Elle représente un des sommets de cet art. 

Il est surprenant qu’une expédition inutile ou presque comme le fut celle de Charlemagne en Espagne en 778, et qui s’acheva par l’écrasante défaite de la bataille de Roncevaux, ait trouvé une justification aussi grandiose. Son héros, l’impétueux Roland, l’une des figures littéraires les plus inoubliables des lettres françaises de tous les temps, est connu pour sa démesure héroïque, son sincère repentir postérieur, son amour illimité de la chevalerie et de l’honneur de la douce France. Sur nombre de places de vieilles villes européennes se dressent des statues de Roland, écho de la diffusion que la journée de Roncevaux et sa version littéraire ont atteinte dans le monde médiéval et chrétien. 

Le texte de la Chanson, établi d’après le manuscrit d’Oxford, a été édité par le médiéviste Luis Cortés (1924-1990) et traduit en français par Paulette Gabaudan chez Nizet en 1994. C’est de cet ouvrage, avec sa remarquable traduction en décasyllabes épiques assonancés, épousant si fidèlement le texte original, que P. Gabaudan propose ici une nouvelle édition.

« Quand aujourd’hui nous savourons une chanson de geste, dans le silence de notre bibliothèque, comme nous sommes loin de sa primitive réalité existentielle, dans un cercle de foire ou au milieu des réjouissances d’une noce ou d’une fête familiale !
Nous avons dit que nous possédions près d’une centaine de poèmes épiques, qui n’ont pas d’homogénéité entre eux. Leur point commun, c’est l’esprit féodal, l’exaltation du courage et de la loyauté.
L’écriture nous a permis de connaître un genre oral qui, sans cela, serait irrémédiablement perdu.
Les qualités proprement lyriques des chansons de geste compensent largement l’effort qu’elles nous demandent, et nous offrent un plaisir esthétique pur. À cela contribue dans une large mesure le halo préroman, rude et beau, qui n’est pas aujourd’hui le moindre de ses attraits. » Paulette Gabaudan, introduction.

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Les Logiciens de Sextus Empiricus

Sextus Empiricus, Contre les Logiciens, 416 pages, Bibliographie, Index, paru le 11 septembre 2019.

Texte introduit, traduit et annoté par René Lefebvre.

Sextus Empiricus (IIe-IIIe s. ap. J.-C.) est le dernier philosophe sceptique de l’Antiquité et le seul dont l’œuvre soit en grande partie conservée. Son Contre les dogmatiques prend pour cible la connaissance philosophique. Cet ensemble de traités très argumenté est articulé suivant la distinction, d’époque hellénistique, entre trois parties de la philosophie, la logique, la physique et l’éthique. On donne ici la première traduction française de la première et plus importante partie de cet ouvrage, le Contre les logiciens, qui conteste la possibilité même de connaître. Prenant appui sur la distinction entre « choses apparentes » et « choses cachées », Sextus Empiricus traite en premier lieu du « critère de la vérité » ou des voies d’accès à la connaissance des choses apparentes. Un long développement doxographique qui conduit des philosophes présocratiques aux Stoïciens, aux Épicuriens et aux Académiciens précède l’exposé des arguments qui plaident en faveur de l’inexistence d’un tel critère. Au livre II, Sextus Empiricus met en question, à propos des choses cachées, le « vrai » lui-même, avant de faire ressortir la faiblesse de l’inférence sémiotique et celle de la démonstration.
L’ouvrage porte ainsi à notre connaissance tout à la fois des doctrines dogmatiques — comme la logique stoïcienne — auxquelles nous aurions moins accès sans son témoignage, et une bonne partie de l’argumentaire sceptique déployé depuis la renaissance du pyrrhonisme, à l’époque d’Énésidème, qui serait autrement perdue.

 » Cette première traduction en français du Contre les logiciens est donc un événement, qui offre l’occasion de mieux découvrir une pensée aussi fascinante que mal connue. Et pour cause ! Le sceptique est insaisissable et se dérobe sans cesse. Aussi l’essentiel de l’œuvre de Sextus Empiricus est-il consacré à réfuter les autres. […] Et si les débats actuels autour de la postvérité trouvaient une partie de leur inspiration dans cette philosophie sceptique ? » Philosophie Magazine, septembre 2019.


Les sophistes et l’érotisme de Philostrate

Philostrate, Vies des sophistes suivies de Lettres érotiques, XXIV + 352 pages, Bibliographie, Index, paru le 7 juin 2019.

Introduit, traduit et commenté par Gilles Bounoure, Blandine Serret. Préface de Pierre Sorlin.

Dans ses Vies des sophistes, Philostrate établit une filiation entre les sophistes contemporains de Socrate et ceux qui, entre la fin du Ier siècle et le début du IIIe siècle après J.-C., en reprirent le titre ou le rôle, dans un contexte historique et social très différent. Conscient de ces écarts, Philostrate introduit une distinction qui fera date : à la « première sophistique », celle des « Présocratiques » comme diront les Modernes, aura succédé bien plus tard une « deuxième sophistique », défendant les vues des milieux hellénisants dans le cadre de l’Empire romain. Cette sophistique-là servira d’école aux grands noms de l’éloquence chrétienne, qui à leur tour modèleront une bonne part de l’enseignement médiéval grec et latin. C’est l’une des nombreuses raisons du regain d’intérêt des historiens, ces dernières décennies, pour ce texte de Philostrate, qui n’avait jamais été traduit intégralement en français.

Fictives, très différentes de ton, les Lettres érotiques ne se résument pas à un délassement de l’historien des sophistes, elles éclairent un pan des relations intimes sous l’Empire romain. 

La préface de Pierre Sorlin analyse certaines survivances actuelles de chacune de ces sophistiques.

« À l’encontre du philosophe épuisant une à une les questions qui l’aideront à cerner un concept, les sophistes grecs procédaient par affirmations brutales et massives : il n’y a pas de valeurs stables, les certitudes sont perpétuellement révisées par l’esprit humain évoluant dans le temps ; il n’y pas d’être ou, s’il y en a, il est insaisissable. Dans son Éloge d’Hélène, Gorgias définissait l’être humain comme un sujet vide, désireux de savoir mais impatient et dépourvu de jugement, prêt à accueillir la première réponse offerte à ses questions. Le paradoxe de la sophistique est que, violentant les esprits, soutenant des points de vue singuliers qui forçaient à réfléchir, relativisant certains acquis, elle ne proposait jamais de résolution aux problèmes qu’elle soulevait. » Pierre Sorlin, préface.

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Cinq curiosités, en guise d’épilogue :

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