Proust avant Proust : Bernard de Fallois à la recherche de l’auteur des Plaisirs et des Jours

Inédit depuis le milieu des années 50, cet essai truffé lui-même de textes inédits de Marcel Proust, dévoile l’évolution créatrice du romancier avant la création de son œuvre cathédrale.

« [Cet essai rassemble] la substantielle dactylographie laissée par Bernard de Fallois sur Les Plaisirs et les Jours, donnée ici à lire pour la première fois. Le découvreur de Jean Santeuil et de Contre Sainte-Beuve, dans les archives manuscrites conservées par la famille de Robert Proust, a visiblement entrepris une enquête d’ensemble, dont nous ne connaissons exactement ni la circonférence ni le titre, mais qu’un disciple de Bergson pourrait intituler L’Évolution créatrice de Marcel Proust. Deux formules, incidentes dans l’essai, ébauchent ce sujet général de l’enquête menée sur « l’évolution de la pensée deProust » et visant à établir si possible « les points de repère d’une biographie intellectuelle ». Nous sommes ici dans la deuxième partie, ce qu’indique un chiffre romain placé en tête de l’essai (II), retraçant l’étape de Les Plaisirs et les Jours (1891-1895), après un chapitre qui devait être consacré aux années d’adolescence de Proust, ce que suggèrent certaines formules à l’heure des conclusions : « Les années d’adolescence nous ont montré…L’étude des Plaisirs nous révèle…»

On peut reconstituer par l’enquête en quoi consiste l’écrit de Bernard de Fallois livré aujourd’hui au public. Et ce à partir des allusions par bribes qu’il en a lui-même livrées ici ou là, et par divers témoignages. […]

Le découvreur de Jean Santeuil et de Contre Sainte-Beuve voulait (…) consacrer une thèse à l’évolution créatrice de Proust jusqu’au seuil de la Recherche, parce qu’il se heurtait à une vulgate régnant à l’époque quoiqu’à l’évidence invraisemblable, celle d’une vie de Proust qui aurait été coupée en deux, une première partie oisive jusqu’à la genèse du grand roman, et une seconde laborieuse au service de cette ultime grande création. Or, il apparaissait à Bernard de Fallois que Proust n’avait cessé de se diriger vers cette œuvre, à la faveur de tentatives littéraires incessantes, orientées quoique tâtonnantes, procédant d’essai en essai à l’élaboration complexe de sa personnalité littéraire. La découverte du premier long roman inédit, composé pour l’essentiel de 1895 à 1899 (et donc entrepris à peine mis au point Les Plaisirs et les Jours), puis de l’essai hybride contre Sainte-Beuve sur lequel se greffait un roman qui finit par l’absorber, remplissait de longues pages jusqu’ici laissées blanches dans le parcours de Proust, donnant faussement à croire qu’entre Les Plaisirs et les Jours et Du côté de chez Swann, à part les deux traductions de Ruskin en 1904 et 1906, Proust en effet n’aurait été qu’un oisif mondain.Or, l’examen des archives montrait au contraire qu’il n’avait cessé d’écrire. (…)

Encore fallait-il, ces archives, les étiqueter. C’est ce que fit Bernard de Fallois, avec une patience et une science de chartiste.

André Maurois a raconté comment, faisant la connaissance de ce brillant agrégé souhaitant préparer une thèse sur Proust et son évolution créatrice, il le conduisit chez la nièce de l’écrivain qui lui ouvrit généreusement ses archives (elles n’étaient pas encore déposées à la Bibliothèque nationale de France). Ses dossiers regorgent de tableaux et tables de concordance visant à situer tous les moindres papiers de jeunesse de Proust. Il devait en résulter une vaste enquête en trois étapes, dont celle que nous donnons à lire constitue en effet la deuxième. (…)

Tel quel, ce deuxième chapitre forme un tout bien complet, et surtout un brillant essai sur Les Plaisirs et les Jours, où les formules précieuses à retenir foisonnent, et dont les vues, quoique exhumées aujourd’hui, c’est-à-dire bien longtemps après leur rédaction, et alors que la critique s’est à ce point développée depuis, frappent par leur originalité, instructive pour un lecteur actuel.

Oui, à soixante années de distance, les pages que l’on va découvrir offrent un nombre étonnant de nouveautés,

nous font entièrement reconsidérer Les Plaisirs et les Jours, qu’un lecteur de la Recherche est porté à négliger et dans lequel Bernard de Fallois découvre un riche laboratoire. (…)

Il en résulte une fouille sans précédent, sans équivalent, dans l’évolution secrète de Proust, entre vingt et vingt-cinq ans. La caméra de Bernard de Fallois se dirige dans maints recoins que nous n’avions pas vus, par une très subtile mise en rapport de documents appartenant à un même moment, fixant le regard dans cette vue partielle, de façon à dégager de cet instantané les orientations déterminantes – c’est-à-dire à la fois ce qui aujourd’hui se prépare de l’avenir de l’œuvre, et à l’inverse ce qu’ici Marcel Proust se trouve être pour la première et la dernière fois. (…)

Heureux temps, reflété par cet essai brillant,où n’étaient pas doctrinalement séparées la reconstitution biographique et l’analyse de l’œuvre – parce que l’on pouvait pour commencer comprendre beaucoup de cette œuvre en respirant une atmosphère.

Où le signalement de sources n’aplatit nullement l’originalité de l’œuvre émergente. Où l’étalonnage savant des manuscrits aboutit, non à la décomposition de cette œuvre en ses éléments, mais à un récit tout en mouvement. Où la volonté de reconstituer à long terme toute l’évolution créatrice de l’écrivain n’oblitère pas l’aperception des ruptures. Où en somme l’apparition, dans la première œuvre, de ce que l’on aperçoit déjà des dernières, ne fait pas oublier d’apercevoir ce que, dans l’œuvre ultérieure, on ne verra jamais plus. Et, enfin et surtout, où le chercheur – car Bernard de Fallois est ici un chercheur – ne se contente pas de livrer au public ses matériaux bruts, mais les transcende en se plaçant au cœur et dans l’intimité d’un créateur, d’une création – parce qu’il est lui-même aussi un écrivain. (…)

Extraits de la préface de Luc Fraisse.

Éditeur et commentateur de Proust, Luc Fraisse est professeur à l’université de Strasbourg et membre de l’Institut universitaire de France. Il a également préparé l’édition des Sept conférences sur Marcel Proust de Bernard de Fallois (Éditions de Fallois, 2019).


La nécessité de relier : où Proust attend son heure

« L’éloignement de sa mère a sans doute été pour Proust, avant sa mort, le plus grand malheur de sa vie ; mais en le réduisant à lui-même, en le privant de toute confidence, en substituant à la solitude matérielle qui a disparu avec son entrée dans le monde et qu’il regrette, comme la condition féconde et riche de travail, une solitude morale aussi grande et plus douloureuse, elle l’a peut-être rapproché de son œuvre. En lui fermant toutes les issues qui ne conduisaient pas vers elle, elle a déchiré l’homme et révélé l’écrivain.

Transformation assez lente. La littérature en effet occupe dans ces années une place essentielle, mais restreinte. Essentielle parce qu’elle demeure le seul idéal pratique, que Proust est déjà résolu à tout lui sacrifier, parce qu’elle lui donne ses rares moments de vraie joie, opposant à la vanité du monde son sérieux, à l’inquiétude morale sa sérénité. De ce point de vue la vocation n’a jamais fléchi : il n’y a pas eu de période mondaine chez Proust, pas plus qu’il n’y en a eu véritablement chez Pascal. Mais restreinte pourtant, parce que la création ne se manifeste que de façon sporadique et timide, chemine lentement. Les obstacles matériels, les distractions ou les études ne suffisent pas à l’expliquer. Au contraire, les occupations ne sont peut-être si développées à cette époque que parce que le besoin d’écrire n’est pas assez pressant, parce qu’il est entravé et comme freiné de l’intérieur par un certain flottement, une indécision fondamentale, l’absence d’une réalisation à poursuivre. Prolongeant ses études, Proust se sent encore en deçà de la vie réelle, et comme trop jeune pour une création personnelle. Socialement il hésite encore entre deux attitudes : celle d’un jeune espoir littéraire, dont les premiers vers sont lus dans les salons, qui publie dans les revues, a des camarades et une position, bref commence une carrière, et celle d’un jeune mondain brillant et méconnu, dont tout le monde ignore le secret et qui cache jalousement son œuvre. Il semble avoir penché un moment pour la première, et pourtant c’est la seconde qui le tente, et dès la fin du Banquet il adoptera presque entièrement ce rôle qui convient davantage à son orgueil et à sa modestie. Car les deux ne sont pas séparables. Proust se sent et se sait très supérieur à ses camarades, il ne se considère pas moins comme un apprenti. Les autres ont déjà publié leur premier livre, briguent des prix littéraires, commencent à jouer, avec un aplomb bien comique, ce rôle d’homme de lettres qu’ils garderont sans se lasser toute leur vie. Trop clairvoyant, n’ayant pas comme eux le privilège de l’inconscience, Proust se compare à ses maîtres – et il attend. Lorsqu’il publie dans La Revue Blanche ou dans Le Banquet l’un ou l’autre de ces textes qui brillent pourtant déjà avec tant de force au milieu d’un recueil de platitudes, il les intitule: Études. Et sa mère, en les commentant, « des gammes ». Le mot convient d’autant mieux que Proust, n’ayant pas de sujet, ne peut songer à faire un livre. Profondément, c’est son problème : il ne peut écrire que des essais brefs, portraits, analyses, impressions. On s’étonne qu’un jeune homme capable d’écrire des réflexions si profondes soit assez superficiel pour dépeindre ainsi un salon, une femme snob. Mais c’est le même phénomène. Il ne sait écrire que ce qu’il a vu, ou ressenti. Il crée comme un peintre ou comme un poète, c’est-à-dire pour exprimer l’émotion ou le spectacle immédiat, non comme un écrivain, c’est-à-dire en reliant. Cette nécessité de relier, Proust va cependant la rencontrer pour la première fois avec Les Plaisirs et les Jours. Au fond deux choses lui manquent : des expériences et une méthode. Les Plaisirs vont faire le bilan des premières et un essai de la seconde.

Feuilleter la suite de cet extrait, au format.

Extrait des pages 37-38.


Bernard de Fallois (1926-2018) fut le découvreur, au début des années 1950, de Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust. Admis à compulser les archives de l’écrivain, il mit au point cet essai resté inédit sur Les Plaisirs et les Jours. Au début des années 1960, il se tourna vers l’édition. Directeur du Livre de Poche, il présida aux destinées du Groupe Livre/Hachette (1968-1975), puis à celles des Presses de la Cité (1975-1987), puis fonda la maison qui porte son nom.


Quelques extraits de textes inédits de Marcel Proust

Aux Enfers

Cette utilisation comique de Sodome, qu’on pourrait croire encore très éloignée de la pensée de Proust, dans la mesure où elle implique un recul et la possibilité d’un jugement objectif sur le drame qu’il est en train de vivre, existait pourtant dès cette époque.La preuve nous en est apportée par un petit texte de cinq ou six pages, en forme de dialogue des morts intitulé Aux Enfers, et qui met en scène trois personnages symboliques, Samson, Quélus et M. Renan. Samson commence par féliciter Quélus d’avoir donné à tous les misogynes un exemple et une solution. Et il précise : « Mais ce n’est pas comme coquetterie, indirect hommage rendu à la grâce féminine que j’approuve ces jeux de garçons. Il est d’un homme d’avoir banni loin de nous cet être moins homme qu’animal, succédané bizarre de la chatte, étrange intermédiaire entre la vipère et la rose, la femme… Grâce à vous l’amour n’est pas une maladie qui nous met en quarantaine de tous nos amis, nous empêche de causer philosophie. Ce n’est au contraire que comme un épanouissement plus riche de l’amitié, le riant couronnement de ses tendres fidélités et de ses épanchements virils. » Quélus l’arrête alors et dénonce l’imposture de Samson. Ce que cherche ce dernier à travers la pédérastie, c’est seulement un moyen de se venger des femmes, c’est-à-dire un moyen de penser encore à elles, de se rapprocher d’elles. Il se refuse pour sa part à s’associer aux critiques acerbes de Samson précisément parce que les femmes lui sont indifférentes. « Incapable de causer avec vous des sortilèges de la femme, je me sens plus incapable encore de la détester avec vous. J’ai quelque rancune contre les hommes, mais j’ai toujours infiniment apprécié les femmes. J’ai écrit sur elles des pages qu’on a bien voulu traiter de délicates, et qui furent du moins sincères et vécues. J’ai compté parmi elles de sûres amies. Leur grâce, leur faiblesse, leur beauté, leur esprit, m’ont souvent enrichi d’une joie qui pour ne rien devoir aux sens, n’en fut pas moins intense… J’allais me consoler auprès d’elles des trahisons de mes amants et il y a quelque douceur à pleurer longuement et sans désir contre un sein parfait. Les femmes me furent à la fois madones et nourrices. Elles me donnaient d’autant plus que je leur demandais moins. Je fis à plusieurs une cour empreinte d’une sagacité que les bourrasques du désir ne venaient point déconcerter. Elles me donnaient en échange un thé exquis, une conversation ornée, une amitié désintéressée et gracieuse. À peine puis-je en vouloir à celles qui par un jeu cruel et un peu niais voulurent en s’offrant me faire avouer que je ne me sentais nul goût pour elles. Mais à défaut d’un orgueil bien légitime, la plus élémentaire coquetterie, la peur de compromettre leur charme auprès d’un admirateur aussi véritable, un peu de bonté et de largeur d’esprit déconseillèrent cette attitude aux meilleures d’entre elles. » pages 109-110

Crépuscule

« Qu’as-tu fait de moi, qu’as-tu fait de moi ? J’étais vraiment descendu sur toi comme la grâce que tu niais. Pour te rendre le Devoir plus facile, j’avais fait luire sur toi ma lumière comme une joyeuse ou mélancolique inspiration. J’avais éclairé devant toi les nobles conseils des horizons, l’innocent troupeau des collines, les gracieux emblèmes des fleurs, la tristesse claire et calme des eaux réfléchissantes. Mais surtout je m’étais donné à toi, j’aurais voulu que tu vives encore pour tâcher de séparer la vicieuse vanité de ta vie. J’en aurais été plus glorieux. Tu n’as pas exaucé mon désir. Tu n’y as même pas songé. Songe à tout ce que tu as fait depuis que j’ai lui. À combien de vanité, de curiosité, de sensualité, de méchanceté, d’égoïsme, de lâcheté tu m’as mêlé. Quel néant, quand ce n’était pas un Enfer, tu m’as fait refléter. Pendant ce temps pour te séduire, pour te ravir vers le bien, je variais mes inutiles enchantements, je me résignais à la douce captivité dans les eaux que je colorais en opales. Maintenant j’accomplis un sacrifice, je meurs pour te sauver. Puisse la tristesse de ma mort changer ta vie. Mais non tu en rêveras un moment et ce soir tu ne te souviendras plus de moi et le plaisir, l’oisiveté, le mal t’auront repris. » cité pages 126-127

Le Don des fées

« À l’âge où les petits garçons vont rire et jouer, tu pleureras les jours de pluie, parce qu’on ne t’emmènera pas aux Champs-Élysées où tu joueras avec une petite fille que tu aimeras et qui te battra, et les jours de soleil où vous vous verrez tu resteras triste de la trouver moins belle qu’aux heures de la matinée où seul dans ta chambre tu attendais le moment de la voir. Jamais personne ne saura te consoler ni t’aimer…Je suis la voix de celle qui n’est pas encore mais qui naîtra de tes chagrins incompris, de tes tendresses méconnues, de la souffrance de ton corps. Et ne pouvant t’affranchir de ta destinée, je la pénétrerai de mon odeur divine…Ce sera comme si au milieu de la forêt humaine, j’avais débandé tes yeux et si tu t’arrêtais avec une curiosité joyeuse devant chaque tronc, devant chaque branche… Si la bonne santé a sa beauté que les gens sains ne remarquent guère, la maladie a sa grâce dont tu jouiras profondément. » cité pages 129-130

Allégorie

« Heureux le cœur ainsi défleuri, ainsi saccagé, si maintenant plein de larmes il peut lui aussi refléter le ciel. » cité page 130

Annexes

En annexe de cette édition, vous trouverez en fac-similé, transcrits et présentés par Luc Fraisse, les plans pour Les Plaisirs et les Jours, ainsi qu’une lettre inédite de Marcel Proust.

Se procurer l’ouvrage

BERNARD DE FALLOIS
Proust avant Proust
Essai sur
Les Plaisirs et les Jours
Édition revue, annotée et préfacée par Luc Fraisse

Les Belles Lettres, 2019
192 pages, avec reproductions en fac-similé
14 x 21 cm, couverture à rabats
En librairie, 21,50 €

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