Femmes et fronde : la guerre en Grèce ancienne, par Pierre Ducrey

Comment les anciens Grecs se battaient-ils ? Leurs armées, leurs flottes comprenaient-elles des mercenaires ? des esclaves ? des pirates ? Comment payaient-ils les combattants ? Comment traitaient-ils leurs vaincus ? Les fortifications et murs d’enceinte offraient-ils de meilleures chances de survie et de liberté pour les défenseurs et la population ? C’est à ces questions, et à de nombreuses autres, que le présent ouvrage apporte des réponses. Il se compose de 22 études augmentées et éditées par Sylvian Fachard, en collaboration avec l’auteur.

En voici deux extraits.

Illustration contenue dans le cahier central du livre

La fronde : une arme utile, mais méprisée

Extrait du chapitre LA TECHNIQUE DE FABRICATION DES PROJECTILES ET L’USAGE DE LA FRONDE EN GRÈCE ANCIENNE, avec Cédric Brélaz

On peut s’interroger sur le hiatus entre la présence et l’importance effectives de la fronde dans les pratiques militaires grecques et sa sous représentation dans les sources iconographiques, en comparaison des armes hoplitiques. Pour rendre compte de ce décalage, on peut évoquer le fait que le recours généralisé aux frondeurs dans les armées grecques ne date que du début du IVe s., alors que la période faste de la production de céramique attique se situe entre la seconde moitié du VIe et la première moitié du Ve s. Cependant, nous avons observé que la fronde est une arme secondaire qui peut accompagner l’hoplite au VIe s. déjà et qu’elle est donc bien connue à l’époque archaïque. La sous-représentation relative des frondeurs dans l’art grec s’explique surtout par un facteur culturel, autrement dit par le dédain dont la fronde, et par conséquent les frondeurs, sont l’objet dans le monde des cités. Arme de jet esquivant le corps-à-corps, arme légère, de confection facile, la fronde est considérée à toutes les époques comme une arme primitive. La fronde est une « arme tout à fait digne d’un esclave », ὅπλον δουλικώτατον, fait dire Xénophon à Cyrus le Grand (Xén., Cyrop. 7.4.15) 97. Bien que la fronde soit une arme jugée primitive (elle reste d’ailleurs utilisée comme arme de chasse) par rapport à l’équipement composite, sophistiqué et coûteux de l’hoplite, son maniement requiert un entraînement spécifique, ce que les auteurs anciens ne manquent pas de relever lorsqu’ils traitent des coutumes militaires des peuples qui se distinguent par leur aptitude à s’en servir.

Dans l’Athènes classique, les frondeurs sont traités comme les archers ou les peltastes. L’intérêt tactique de ces soldats est connu et mis à profit. L’archer est de préférence scythe, le peltaste thrace. Le frondeur, pour sa part, est souvent un auxiliaire étranger, un mercenaire lui aussi. Une amphore à figures rouges attique du Ve s. découverte à Nola (Campanie) semble témoigner de cette dichotomie entre hoplite et frondeur. Sur la face antérieure, on reconnaît un hoplite complètement équipé ; au revers, un frondeur, vêtu d’une tunique et couvert d’une peau de bête, la tête coiffée d’un bonnet à poil, brandit une fronde, une grosse pierre déjà engagée dans la poche de son arme, prête à l’emploi (ill. 7).

C’est dans une tenue aussi rudimentaire qu’est figuré un autre frondeur sur le décor intérieur d’une kylix attique de la même époque (fig. 30) : agenouillé, le frondeur, torse nu, coiffé d’un bonnet et portant une barbiche, ajuste son tir.

Illustration contenue dans le cahier central du livre

L’habillement sommaire de ces frondeurs suffit à les distinguer des hoplites. Mais ils ne sont pas nécessairement étrangers. Il peut s’agir de citoyens athéniens des classes pauvres.

Les frondeurs souffrent du même discrédit que les autres soldats légèrement armés et équipés d’armes de jet (arc, javeline). Pourtant, peltastes et archers sont souvent figurés sur la céramique attique archaïque et classique. Bien qu’employée par les Perses, la fronde n’a au contraire jamais été retenue dans l’imagerie comme marque distinctive de guerriers barbares. Victimes de la conception traditionnelle de la guerre et du combat face à face, les frondeurs sont considérés comme des combattants de seconde catégorie. La représentation d’archers et de peltastes travestis dans un costume barbare et le petit nombre de représentations de frondeurs dans l’iconographie participent de la même conception : la norme idéalise l’hoplite, et par conséquent entraîne une surreprésentation de ce type de combattants dans l’art attique aux époques archaïque et classique. Au contraire, alors que les textes attestent la présence de frondeurs, les représentations figurées de ce type de combattants restent exceptionnelles.

Pages 204-207. Initialement paru dans Antike Kunst 46 (2003). Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées.


Illustration contenue dans le cahier central du livre

La participation des femmes à la guerre

Extrait du chapitre FEMMES ET GUERRE DANS LA
GRÈCE ANCIENNE

Ecoutez une partie de cet extrait lu, en podcast

Ouvrons notre propos par une remarque générale concernant la conduite de la guerre et son étude. Les guerres modernes ont mis en évidence l’aspect « global » des conflits. C’est un lieu commun de dire que les guerres du XXe siècle ont revêtu une ampleur sans précédent et que leurs conséquences pour les combattants et pour la population civile ont atteint des proportions inconnues jusqu’alors. Elles ont eu d’autres effets encore, ceux de développer les services de l’arrière, condition essentielle pour l’efficacité et le succès des armes. Par arrière, on entend non seulement la production de guerre, mais aussi l’apport des non-combattants aux armées, en particulier la logistique, le train, le transport, l’approvisionnement en munitions, l’entretien des armes, le ravitaillement en équipements et en nourriture, le soin aux blessés, sans omettre le soutien au moral des combattants.

Or dans la guerre antique comme dans les conflits modernes, la place et le rôle des femmes peuvent s’avérer déterminants. Il serait donc réducteur de laisser entendre que, du fait que les femmes ne sont pas alignées dans la phalange des hoplites, le rôle assumé par elles dans les forces combattantes et même leur participation aux campagnes militaires seraient dérisoires ou négligeables. La remarque de Lysistrata placée en exergue de ce chapitre [« Les soucis de la guerre incomberont aux hommes »] trouve tout son sens dans cette perspective. Bien que forcément limitée dans son ampleur, la présente contribution a pour but d’attirer l’attention sur le rôle des femmes dans l’ensemble de la guerre antique et d’indiquer qu’il fut beaucoup plus important qu’on ne l’a dit jusqu’ici.

Commençons par rappeler que des femmes ont pu prendre une part active dans les affrontements proprement dits. Elles font parler d’elles dès la première année de la Guerre du Péloponnèse, en 431. Alors que des troupes thébaines avaient pénétré de nuit par surprise dans la petite ville de Platées, les femmes et les esclaves, montés sur les toits, se mirent à pousser des cris et à jeter des pierres et des tuiles sur les assaillants. Paniqués, les Thébains se replièrent, laissant des prisonniers (Thuc. 2.4.2).

On retrouve plus d’une fois dans le cours de l’histoire grecque des circonstances au cours desquelles les femmes grimpent sur les toits des maisons et assaillent les agresseurs en leur jetant les objets à portée de main en cet endroit, c’est-à-dire des pierres et des tuiles. Ce fut le cas lors des troubles de Corcyre, où les forces du parti populaire furent appuyées par les femmes, qui se mirent à jeter des tuiles sur les aristocrates du haut des toits (Thuc. 3.74.1). Les femmes de Sélinonte montèrent elles aussi sur les toits des maisons pour jeter des tuiles sur les Carthaginois qui avaient pénétré dans la ville après la chute du mur d’enceinte (Diod. 13.56.8). La mort de Pyrrhos, roi d’Épire, des suites d’un jet de tuile par une femme argienne du haut du toit de sa maison, est sans aucun doute la plus célèbre illustration de l’efficacité de ce type de défense désespérée. La tradition relayée par Plutarque veut que la femme, hors d’elle en voyant son fils aux prises avec le roi, réussit cet exploit historique (Pyrr. 34.1-4 ; Paus. 1.13.8 ; Polyen 8.68).

Pages 32-33. Initialement paru sous le titre « War in the Feminine in Ancient Greece » dans Women and War in Antiquity (Baltimore, 2015). Les notes de bas de page présentes dans le volume ont été ici retirées.

Lire l’intégralité de ce chapitre au format

  • Pierre Ducrey, Polemica. Études sur la guerre et les armées dans la Grèce ancienne, édité par Sylvian Fachard avec la collaboration de l’auteur
  • Livre broché. 15 x 21.5 cm, 560 pages. Bibliographie, Index, 11 illustrations N&B, 50 illustrations couleurs
  • Parution : 11/01/2019
  • EAN13 : 9782251448930
  • 27 €
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