Entretien avec François Malye, auteur de Camp Beauregard (Louisiane, 1917)

François Malye, né en 1958, est grand reporter au Point, directeur de la collection Mémoires de guerres aux Belles Lettres et auteur de plusieurs ouvrages dont Napoléon et la folie espagnole (Tallandier), François Mitterrand et la guerre d’Algérie (avec Benjamin Stora, Calmann-Lévy), De Gaulle vu par les Anglais (Calmann-Lévy).

Petit-fils de Jean Malye, qui dirigera les toutes jeunes éditions les Belles Lettres de 1921 jusqu’à sa mort en 1973, il s’est livré à la reconstitution minutieuse du passé militaire de son aïeul lors de la Grande Guerre, en choisissant un épisode déterminant et peu connu : l’instruction des sammies par les officiers français, au Camp Beauregard en Louisiane, en 1917-1918, année où Jean Malye y fut envoyé.

De surprises en surprises, nous suivons son enquête de la « Tombe humide » qu’est la Louisiane, au boulevard Raspail en passant par l’Irlande. Nous lui avons posé quelques questions sur son ouvrage étonnant, ses origines, sa mission et son approche.

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► François Malye, votre collection s’est ouverte en 2012 avec Curzio Malaparte et Winston Churchill, et n’accueillait jusqu’ici que des textes écrits de la main de ceux qui avaient été témoins directs des combats décrits. Votre démarche, dans cette enquête intime proche du grand reportage est-elle l’exception qui confirmera la règle ? Pourquoi, de plus, avoir choisi de la publier maintenant ? 

François Malye – Les « Mémoires de guerre » se transmettent de génération en génération. La mienne a grandi dans l’ombre de ceux qui avaient fait 14. Si je dirige cette collection, c’est sans doute parce qu’enfant, j’ai été très impressionné par cette ambiance. C’est de cela que j’ai voulu témoigner. Dans ce livre, j’ai aussi essayé de montrer ce qu’avaient vécu ces hommes, de raconter la fureur de la guerre à laquelle ils avaient pris part en mêlant ce récit à l’enquête que j’ai menée en Louisiane et au Camp Beauregard. J’ai suivi leur trace. Quant à la date de publication, elle s’imposait puisque 2018 marque le centenaire de l’engagement au combat des sammies en France et de la dernière année de la guerre.

► Le commandant Jean Malye, un vétéran, arrive en Amérique en 1917 et rejoint la Louisiane avec la mission délicate de former aux horreurs des tranchées les soldats américains tout juste engagés dans le conflit mondial. Pouvez-vous nous donner une idée de son état d’esprit et de l’accueil qui lui fut fait ainsi qu’à ses compagnons ?

F. M. – Tous ces hommes viennent de passer trois ans au front, plongés dans une guerre dont personne n’avait imaginé la violence. Ces 300 officiers et sous-officiers ont obtenu des citations, une ou plusieurs fois, et ont été blessés – c’est même une obligation pour être instructeur aux États-Unis. Leurs dossiers ont été soigneusement triés par les états-majors français et américain et, bien sûr,  ils parlent tous anglais. Ayant reçu leur feuille de route au fond de tranchées pilonnées par l’ennemi, je pense qu’ils n’étaient pas mécontents, au fond d’eux-mêmes, d’obtenir un peu de répit. Quant à l’accueil, il est incroyable. Les Américains les acclament, organisent des revues, des parades, ils sont de tous les bals, de toutes les fêtes. À La Nouvelle-Orléans, la nouvelle épidémie à la mode, c’est la french officer fever. On n’imagine pas ce que représentait alors la France pour les Américains. Elle dispose de la meilleure armée du monde, le sacrifice de ses poilus est immense et la culture française est à son apogée.

 ► Plusieurs descriptions frappantes de l’état de ce camp et du désordre qui y règnent émaillent votre récit, sans compter la menace permanente de la mort qui les guette avec une cruelle ironie, encore éloignés du danger des combats réels. Comment vivaient ces hommes, quel était leur quotidien ?

F. M. – Ces jeunes Américains découvrent l’armée avant de découvrir la guerre. L’Amérique n’a jamais connu la conscription. Quatre millions d’entre eux se retrouvent mobilisés et, en raison de leur tempérament libertaire, ont bien du mal à accepter la discipline. Outre-Atlantique, personne n’a vraiment conscience de ce qu’est la guerre moderne, avec ses nouvelles armes, sa puissance de feu jamais égalée. Les soldats américains n’ont aucune expérience. Celui qui sera leur chef en France, le général Pershing, poursuivait encore, quelques mois plus tôt au Mexique, et sans succès, le chef de la guérilla, Pancho Villa. Leur armée régulière compte alors à peine 100 000 hommes. Au moment de la déclaration de guerre américaine à l’Allemagne en avril 1917, le rapport entre le nombre de soldats sous les drapeaux est de 1 pour l’Amérique quand il est de 53 pour la France. Cela est d’ailleurs quelque chose d’incroyable quand on connaît la puissance militaire américaine actuelle. Ce sont bien les instructeurs français – et britanniques- qui vont apprendre à cette jeune nation à se battre, en enseignant à ses soldats les règles du combat moderne, règles qu’ils vont perfectionner à leur avantage. Et c’est la France qui fournit la quasi-totalité de l’équipement du corps expéditionnaire. Les conscrits américains qu’entraînent les instructeurs français sont costauds, bons tireurs, courageux, et apprennent vite mais avant même de rejoindre le front, ils vont connaître l’un des pires maux de la guerre, bien connu des armées françaises lors de ses conquêtes, la maladie. Le regroupement de ces conscrits dans d’immenses camps va en effet favoriser l’émergence de terribles épidémies, comme la grippe espagnole.

► Bien sûr, vous avez pu fouiller les archives militaires en France comme aux États-Unis et interroger plusieurs proches de votre famille et de celle des autres militaires présents à Camp Beauregard ou non loin. Mais on croise également dans vos lignes beaucoup de « figures » littéraires de l’époque, John Dos Passos, Jean Giraudoux, Joseph Kessel, Jean Norton Cru : comment avez-vous travaillé l’équilibre entre les faits et leur représentation en littérature ?

F. M. – J’ai voulu aller au-delà du portrait de mon seul grand-père en brossant celui d’une quinzaine de ces instructeurs envoyés aux États-Unis. Aux archives, j’ai découvert que Jean Giraudoux et Jean Norton Cru avaient fait partie d’entre eux. Leurs témoignages sont très précieux sur l’impréparation américaine, sur l’enthousiasme du public. Kessel est arrivé juste après l’armistice et traverse l’Amérique en train au sein d’une mission mixte qui part en Sibérie, où l’issue de la guerre est encore incertaine mais il décrit très bien l’incroyable fête autour des Français victorieux. Je me suis appuyé sur leurs lettres, leurs écrits comme sur ceux des soldats américains volontaires comme John Dos Passos.

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► Plusieurs mentions reproduites, comme deux lettres en annexes où votre grand-père est recommandé pour servir en Syrie, insistent sur sa grande culture et son esprit ouvert. Jean Malye parle notamment plusieurs langues dont le gaélique, ce qui conduira le commandement à faire appel à lui pour calmer les agitateurs irlandais. Pouvez-vous rappeler les traits et faits principaux qui selon vous ont fait la force morale de celui qui s’apprête à mener un nouveau combat, en France : celui des humanités ?

F. M. – D’abord, c’est un déraciné. Ses parents ont quitté la Moselle annexée au lendemain de la guerre franco-prussienne et comme beaucoup de Français, ils veulent voir l’Alsace-Moselle libérée du joug allemand. Ce sont des lettrés, lui est professeur d’allemand au petit Condorcet, sa femme est institutrice, ils parlent allemand et anglais et, évidemment, le grec et le latin tiennent une grande place dans leur culture. A tout cela, mon grand-père, qui s’est pris de passion pour l’Irlande et le monde celte, ajoute la connaissance du gaélique appris durant ses deux années d’études à Dublin où il est devenu membre du Sinn Fein, à l’époque association culturelle nationaliste qui milite pour l’indépendance de l’Irlande. Il est issu d’une famille catholique, de droite, mais c’est un homme ouvert, passionné par la culture et son rôle pacificateur, un peu rêveur. Il écrit dans de nombreuses revues, françaises et irlandaises, enseigne, et à lire ses textes, on n’y distingue pas du tout la personnalité d’un va-t-en-guerre. Mais quand celle-ci s’impose, il ne se dérobe pas. Officier de réserve, il part pour le front et trois années de guerre.

► L’épilogue ouvre sur la création des éditions Les Belles Lettres : on pourrait croire qu’elles furent toute sa vie, en plus de « toute son œuvre », comme vous le citez en fin d’ouvrage. Camp Beauregard nous apprend que c’est en jeune homme accompli, éprouvé et honoré qu’il entreprend cette aventure hors du commun. Pourquoi se lancer dans l’édition des humanités en rentrant de la guerre ?

F. M. – Parce que c’est un humaniste. Un homme qui croit au pouvoir de la connaissance mais qui livre aussi, avec tous les savants rassemblés aux Belles Lettres, un autre combat. À l’époque, les traductions de textes grecs et latins faisant autorité sont allemandes. D’où l’idée de mobiliser les intellectuels français de ces disciplines pour créer l’association Guillaume Budé et une maison d’édition, Les Belles Lettres, capable de s’imposer dans ce domaine. Au delà de cette rivalité, sa volonté était de répandre, et notamment auprès des jeunes, la connaissance des textes anciens pour qu’ils en mesurent l’influence sur notre culture.

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► Quel regard portez-vous, aujourd’hui, sur votre parcours au sein de votre famille mais aussi sur notre société qui a profondément changé son approche des humanités, depuis la mort de votre grand-père ?

F. M. – L’époque a changé. Mais Les Belles Lettres sont toujours là. Quant à moi, je suis très heureux de pouvoir publier un texte sur mon grand-père dans une collection de cette maison qui a été toute sa vie. C’est même une chance inouïe. L’histoire continue. Par profession, j’ai aussi choisi d’écrire. Mais est-ce un hasard ?

► Quels sont vos projets pour cette collection ?

F. M. – Fin mars, nous publions un livre très important, celui de Guillaume Ancel qui raconte sa mission au Rwanda en 1994, au lendemain du génocide des Tutsis, et revient sur le rôle très controversé de la France dans ce conflit. Ensuite, plusieurs traductions inédites, celle d’un texte de John Steinbeck, « Bombes larguées ! » sur l’entraînement des équipages de bombardiers lourds américains qui, à partir de 1942, vont raser l’Allemagne puis atomiseront le Japon. Un autre de Jack Kerouac, où il évoque ses traversées de l’Atlantique en tant que matelot sur des bateaux bourrés d’explosifs.

► Pour conclure, diriez-vous qu’il était naturel que les Belles Lettres publient des mémoires de guerre, et celles-ci tout particulièrement ? Quel message souhaiteriez-vous adresser à notre lectorat plus communément rassemblé autour des Lettres classiques ?

F. M. – Deux des plus grands textes classiques sont des témoignages sur la guerre,  l’Anabase de Xénophon et la Guerre des Gaules de César. Comment se priver de témoignages sur ce qui fut le quotidien de toutes les générations qui nous ont précédé ? Je fais partie de celle, bénie, qui a été la première à ne pas connaître la guerre. Et même si celle-ci est en déclin, ce qui est une conquête inestimable, il ne faut surtout pas oublier que rien n’est jamais définitivement acquis. Et qu’il y a un siècle, enivrés par le nationalisme, dix millions d’hommes ont péri au combat.

Propos recueillis par Paméla Ramos pour Les Belles Lettres, Paris, février 2018.


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