Des poulpes et des sèches aux amphidromies : un article de Dominique Arnould

Avec l’aimable autorisation de la Revue de philologie, de littérature et d’histoire anciennes publiée par les éditions Klincksieck, nous vous proposons aujourd’hui la lecture d’un article paru dans le numéro LXXXVI FASC. 2 (2014), par Dominique Arnould.

Ancienne élève de l’ENS, agrégée des lettres et docteur d’État, Dominique Arnould est professeur à l’Université de Paris IV-Sorbonne en Littérature et civilisation de la Grèce archaïque et classique à l’Université Paris-Sorbonne. Elle a publié aux Belles Lettres Le rire et les larmes dans la littérature grecque d’Homère à Platon ( 2009).

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En bref :

À propos des amphidromies, les lexicographes mentionnent bizarrement que les proches envoient comme présent des poulpes et des seiches. En réalité, ce cadeau qui a si peu de valeur marchande a un but thérapeutique : il s’agit d’aider la mère, par un régime alimentaire approprié, qui est mentionné dans le corpus hippocratique, à se remettre de son accouchement.

*

Il y a beaucoup d’études et d’articles sur les amphidromies. La question que l’on se pose généralement est celle du jour où elles ont lieu, de leur durée, du jour auquel on donne son nom à l’enfant et du but réel de la cérémonie. Comme il y a peu d’attestations dans la littérature classique, tout le monde se fonde, pour l’essentiel, sur la Souda et les lexicographes anciens. À savoir, notamment, les trois entrées suivantes :

Souda  : Ἀμϕιδρόμια· τὴν πέμπτην ἄγουσιν ἐπὶ τοῖς βρέϕεσιν, ἐν ᾗ ἀποκαθαίρονται τὰς χεῖρας αἱ συναψάμεναι τῆς μαιώσεως· τὸ δὲ βρέϕος περιϕέρουσι τὴν ἑστίαν τρέχοντες, καὶ δῶρα πέμπουσιν οἱ προσήκοντες, ὡς ἐπὶ τὸ πλεῖστον πολύποδας καὶ σηπίας. Τῇ δεκάτῃ τοὔνομα τίθενται.

« Amphidromies : elles ont lieu le cinquième jour après la naissance. Les femmes qui ont participé à l’accouchement se purifient les mains. On porte le nouveau-né en courant tout autour du foyer et les proches envoient des présents, le plus souvent il s’agit de poulpes et de seiches. Le dixième jour on donne son nom à l’enfant. »

Hésychius  ne fait pas de différence entre le cinquième et le dixième jour,  ne précise pas la nature des cadeaux et écrit : ἀμϕιδρόμια· ἡμέρα ἀγομένη ‹ἐπὶ› τοῖς παιδίοις, ἐν ᾗ τὸ βρέϕος περὶ τὴν ἑστίαν ἔϕερον τρέχοντες κύκλῳ, καὶ ἐπετίθεσαν αὐτῷ ὄνομα, ὅτε ‹καὶ› ὑπὸ τῶν οἰκείων καὶ ϕίλων δῶρα ἐπέμπετο.

« Amphidromies : jour consacré aux petits enfants où l’on portait le nouveau-né autour du foyer en décrivant un cercle en courant, on lui donnait aussi son nom. C’est également le jour où les membres de la famille et les amis envoyaient des cadeaux. »

Harpocration, en revanche, est plus proche de la Souda : Ἀμϕιδρόμια·  Λυσίας ἐν τῷ περὶ τῆς ἀμβλώσεως, εἰ γνήσιος ὁ λόγος· ἡμέρα τις ἤγετο ἐπὶ τοῖς νεογνοῖς παιδίοις, ἐν ᾗ τὸ βρέϕος περὶ τὴν ἑστίαν ἔϕερον τρέχοντες, καὶ ὑπὸ τῶν οἰκείων καὶ ϕίλων πουλύποδας καὶ σηπίας ἐλάμβανον.

«  Amphidromies : Lysias en parle dans son discours Sur l’avortement , si le texte est bien de lui. Une journée était consacrée aux  enfants nouveau-nés, on portait le bébé en courant autour du foyer, et l’on recevait, de la part des membres de la famille ainsi que des amis, des poulpes et des seiches. »

Le scholiaste  à Lysistrata, v.  757, finit de brouiller les détails de cet ensemble en glosant : 757b Δέον παιδίου, εἶπε κυνῆς· κυνῆν γὰρ εἶχε προσποιουμένη κύειν. Et 757a ἀμϕιδρόμια δὲ ἡ δεκάτη ἡμέρα τῶν τικτομένων παιδίων, ἐν ᾗ τὰ ὀνόματα αὐτοῖς τιθέασι περιδραμόντες κειμένοις. « Alors qu’il fallait dire “de l’enfant”, elle a dit “du casque” : en effet, la femme avait un casque pour faire semblant d’être sur le point d’accoucher. Les amphidromies ont lieu le dixième jour après la naissance des enfants, c’est le jour où on leur donne leur nom  en courant tout autour de  ceux qui sont assis. »

Il en va de même avec l’Électre d’Euripide (v. 653-654) : au vieillard qui lui demande s’il y a longtemps qu’elle a accouché ou si c’est tout récent, Électre répond que les jours nécessaires à la purification viennent de s’écouler . Et c’est bien le dixième jour que Clytemnestre arrive pour procéder à un  sacrifice rituel. Vu le sort qu’elle a réservé à sa fille, il est normal qu’on ne parle pas d’une fête, et la nature du sacrifice qui se fait dans la demeure n’est pas précisée (v. 1124-1133) :

«  El. – On t’a dit, je pense, que je viens d’accoucher (τῶν ἐμῶν λοχευμάτων) ? Veux-tu bien offrir à ma place – car j’ignore les rites – le sacrifice d’usage (θῦσον) pour la dixième lune (δεκάτην σελήνην) du nouveau-né ? Je manque d’expérience, n’ayant pas encore eu d’enfant.
Cl. – Ce soin regarde celle qui t’a délivrée (ἥ σ᾿ ἔλυσεν ἐκ τόκων).
El. – Je me suis accouchée seule de mon enfant.
Cl. – Ta maison n’a donc point d’amis au voisinage ?
El. – Aucun ne veut avoir des pauvres pour amis.
Cl. – Eh bien, je vais entrer et offrir aux dieux le sacrifice prescrit pour une naissance quand le nombre de jours est accompli (παιδὸς ἀριθμὸν ὡς τελεσϕόρον θύσω θεοῖσι). »

L’unique mention littéraire de poulpes et de seiches, à propos des amphidromies, se trouve dans un fragment d’un poète de la comédie moyenne, Ephippos, que cite Athénée (IX 370 c d = fr. 3 Kassel-Austin)  :

« Comment se fait-il qu’il n’y ait pas de couronne devant la porte, qu’aucune odeur de viande rôtie ne vienne chatouiller nos narines, alors que ce sont les amphidromies ? On a coutume d’y faire griller des tranches de fromage de Chersonèse, de faire bouillir du chou (ῥάϕανον) tout brillant d’huile, de faire cuire à l’étoufée des petites poitrines de gras agneaux, de plumer des pigeons, des grives, des petits oiseaux, de croquer des petites seiches et des cal- mars (κοινῇ τε χναύειν τευθίσιν σηπίδια), de battre avec force de nombreux tentacules de poulpes (πολλὰς πλεκτάνας) et de boire de nombreuses coupes de vin fort. »

L’abondance des mets mentionnés dans ce fragment d’un Géryon, peut relever d’une emphase comique , ou tout aussi bien correspondre à la réalité : quelques textes donnent à croire qu’il y avait réellement un banquet le 10e jour après la naissance. Dans La Succession de Pyrrhos (§  71) d’Isée, on mentionne que les plaignants ont, pourtant, participé au banquet du 10e jour après la naissance de l’enfant (il s’agit d’une fille) dont ils contestent désormais qu’elle soit légitime (ἐν τῇ δεκάτῃ τῇ ταύτης κληθέντες συνεστιᾶσθαι). De la même manière, une invitation à la «  fête du 10e jour  » se trouve encore mentionnée au v. 494 des Oiseaux.

Chez Ephippos, les poulpes et les seiches ne semblent servir que d’apéritif et n’expliquent aucunement l’insistance de la Souda et d’Harpocration.
Mais le passage des Deipnosophistes qui précède très exactement la citation d’Ephippos, nous met peut-être sur la voie : « À Athènes, on préparait du chou pour les femmes qui venaient d’accoucher comme une sorte d’antidote de la nourriture (ὥς τι ἀντιϕάρμακον εἰς τροϕήν). » Les suites de l’accouchement impliquent, comme on le voit, une δίαιτα spéciale, qui comporte ici, entre autres aliments, du chou.
Le chou est utilisé dans beaucoup de cas par la médecine hippocratique. Mais, et c’est plus intéressant, les poulpes et les seiches le sont surtout pour les maladies propres aux femmes, qu’il s’agisse d’hydropisie de la matrice ou d’obliquité de la matrice et d’aménorrhée  ou encore de béance de la matrice .
Mais on s’en tiendra ici au cas où l’accouchement s’est bien passé. On lit  : « Quand ainsi dans le livre I des Maladies des femmes (§ 45, p. 104-105)  16 une femme ayant accouché est délivrée de l’arrière-faix, il vaut mieux donner ce qui évacue surtout les lochies : de l’ail bouilli ou grillé, dans du vin et de l’huile, avec de petits poulpes et de petites seiches sur des charbons (μετὰ πουλυποδίων καὶ σηπιδίων ἐπ᾿ ἀνθράκων), celui des deux aliments qu’elle voudra ; elle boira du castoréum ou du nard ; elle boira aussi de la rue dans du vin noir doux, à jeun ou sans vin ; s’il n’y a pas de vin doux, il vaut mieux y mêler du miel. Prendre aussi du chou cuit avec de la rue et de la mercuriale, et boire quelques-unes des graines qui sont bonnes pour l’utérus. […] ». Et dans le même livre au § 78, p. 174-175 : « […] Purgatif des lochies après l’accouchement : […] Autre : feuilles de sureau, faire cuire dans l’eau, et boire ; la femme mangera des choux bouillis, des poireaux, du fenouil, de l’anis, des poulpes et des crabes (πουλύποδας καὶ καράβους). »

Si donc on offre, aux amphidromies, des poulpes et des seiches, ce n’est pas tant pour régaler les invités, que pour aider la mère, par un régime approprié, à se remettre de son accouchement, voire à retrouver sa fécondité. L’offrande de poulpes et de seiches a un sens thérapeutique en hâtant la purgation de l’utérus, et c’est ce qui est resté comme particulièrement significatif chez les lexicographes.

Dominique Arnould. Université de Paris IV-Sorbonne 

Consulter l’article avec ses notes de bas de page :

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À noter :

Paru en avril 2017 : L’Enfant grec au Temps de Périclès, de Danielle Jouanna

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En librairie le 12 mai 2017 : Hippocrate, de Jacques Jouanna (édition mise à jour)

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Publié dans Passerelles, Regards sur l'Antiquité gréco-romaine

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