Jean de Bosschère, Les Paons et autres merveilles (extrait)

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Extrait de Les Paons et autres merveilles de Jean de Bosschère, paru aux éditions Klincksieck en avril 2016 dans la collection « De Natura Rerum ». Édition agrémentée d’illustrations de Bernard Duhem :

Sur la Via Appia Antica

Pour suivre celui qui les élève, les panneaux oublient tous les dangers. Un matin, ils imposèrent à leurs faibles pattes une promenade périlleuse et trop longue, qui montre fort bien cette sujétion absolue. Est-ce une faiblesse que d’être sensible à cet attachement ? Nous ne sommes pas encore tous convertis à la technocratie. Il reste une place pour le coeur, et dans le coeur, pour des sentiments. Notre émotion de nous sentir indispensables est peut-êtreentâchée de vanité. Et peut-être sommes-nous fiers de protéger de si petits animaux.

C’était avant l’aube. Je m’en allai sur la route antique, vers Frattocchie. la route était encore plongée dans l’ombre, mais, au-dessus des ruines, je voyais Rome, comme une ville orientale rose et blanche, se dégager de ces écharpes de nuages qui, après la nuit, s’élèvent du Tibre. Bientôt le feu rouge qui déjà éclairait la ville, là-bas, à vingt kilomètres, s’éleva au-dessus des collines qui encerclent le lac, et qui tiennent dans les dents des maisons d’été romaines. Mais de la route à la mer, rien n’arrêtait cette lumière, rien ne donnait encore ses mesures à l’immense étendue.

Pour se former une idée d’un objet inconnu, surgissant dans une plaine immense et déserte, il faut pouvoir comparer à un autre objet, connu et très voisin du premier. Si les éléments d’une comparaison manquent, il faut souvent quelques secondes de réflexion pour en déterminer les proportions. Même si un objet connu, un palmier, une maison très lointaine, s’offre brusquement à la vue, on ne dispose d’abord d’aucun moyen pour juger de ses dimensions. on ne sait si le palmier est nain ou fort élevé que si l’on parvient à détailler du regard sa couronne de feuilles, ou au moment où une girafe y venant cueillir un fruit doit dresser le col ou l’abaisser pour y atteindre. Quant à une maison au toit plat, dans le désert, on ne peut faire l’estimation de sa hauteur que lorsque l’on a pu en déterminer le nombre des étages. Avant cette comparaison on ne sait s’il s’agit d’une pierre dressée, d’une borne ou d’une habitation humaine.

Quand l’aurore fit tout à fait place à la journée, je rebroussai chemin pour aller accomplir les soins qu’un jardin de fleurs et des parcs d’oiseaux nous imposent. Alors, tournant le dos aux collines, je n’eus plus en face de moi que le désert des marais potins, prolongés par la mer, à l’horizon. Mais j’avais aussi, devant moi, quatre délicates autruches, immobiles. Leur présence dura quelques secondes, ou peut-être pas même une seconde. Comme je viens de le rappeler, on ne juge rapidement des dimensions d’une chose que par relation à des objets connus. Mes quatre paons, arrêtés dans ce désert, sans voisinage immédiat, m’apparurent comme de grandes autruches. C’était comme si je les avait regardés à travers de grosses jumelles. parfois, certaines impressions optiques de cet ordre subsistent un instant en nous, même quand notre raison a eu le temps d’en constater l’erreur.

 

Extrait des pages 67 à 71

 

>> Retrouvez tous les titres de la collection « De Natura Rerum » aux éditions Klincksieck

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