Lise Chasteloux, Petite cosaque (extrait)

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Extrait de Petite cosaque : le manège de la compétition de Lise Chasteloux, paru aux Belles Lettres en avril 2016 dans la collection « Tibi« .

Qu’est-ce que la compétition sportive ? Pour quelles raisons, objectives ou secrètes, se battre envers et contre tout pour assouvir une passion, courir plus vite, sauter plus haut, gagner ? Quels enseignements retirer de tels exploits ?

La narratrice est âgée d’une dizaine d’années lorsque son équipe remporte le premier trophée : la pratique collective de la voltige équestre étant proscrite après dix-huit ans, elle dispose donc de peu de temps pour s’y consacrer. Inspiré par les odes aux vainqueurs des Jeux Olympiques du poète grec Pindare, ce récit autobiographique raconte l’apprentissage d’une très jeune fille à cheval, des prémices aux victoires, des défaites aux chutes, jusqu’au passage à la retraite :

 

Il reste une dizaine de minutes avant d’obtenir les résultats. Nous n’avons pas vu les performances précédentes et nous méfions de tous jugements hâtifs. Les autres équipes sont également là, prêtes pour la remise des prix qui se fait par ordre décroissant.

À l’appel de la quatrième équipe, nous savons que nous sommes sur le podium. Le coeur me brûle : nous aurons une section sport-étude en septembre, et les championnats de France à six en octobre.

Nous ne sommes pas non plus en troisième position.

Les quelques secondes sadiques que prend le speaker pour annoncer l’équipe qui occupe la deuxième place sont aussi détestables que délectables. Dans un instant nous sauterons sur place ou nous avancerons les épaules basses, le dos rond, un sourire emprunté et retiendrons nos larmes.

Le choc est bon.

On a gagné.

Un autre rêve commence.

***

 

Portées par la fièvre que procure la victoire, nous écoutons notre instructeur commenter les bons résultats de notre club.

Celui qui, menant droit jusqu’au bout sa course, triompha au stade, fut le fils de Licymnios, Oiônos ; il était venu, avec sa troupe, de Midéa. À la lutte, Echemos illustra Tétée. Doryclos obtint le prix du pugilat ; il habitait la ville de Tirynthe. Le prix du quadrige fut pour Samos, fils d’Halirhothios, de Matinée. Phrastor envoya son javelot au but. Niches, faisant tourner dans sa main le disque de pierre, le lança plus loin qu’aucun autre, et ses compagnons firent éclater des acclamations bruyantes. (Pindare, Xe Olympique, 64-73)

La fête se déroule jusque tard dans la nuit et nous y aurions bien assisté jusqu’au bout si notre jeune âge ne s’était pas rappelé à d’autres. Nous sommes nos propres montures dont les corps conviennent d’être remisés à l’écurie. On se charge de veiller à ce qu’ils observent les règles d’une hygiène irréprochable. De la chambre où je tente de trouver le sommeil, résonnent en sourdine les cris des cavaliers autour des tables que l’on a dressées à la hâte, devant le gîte, en plein air. Ils célèbrent les victoires et la fin des compétitions. Beaucoup sont venus assister à la dernière épreuve de voltige. On entend les verres qui tintent, les couverts qui s’entrechoquent et je devine qu’ils scintillent à la lumière des bougies. Entre deux silences, le chant des grillons s’élève, la chaleur du pays d’Oc exalte ses arômes d’herbes et de bois chauffés par le soleil. L’odeur tenace du cuir et du sel s’estompe.

Je me lève pour regarder au bord de la fenêtre les visages qui rient et s’animent en contrebas, à la lueur de chandeliers improvisés. Voudrais-je me retrouver parmi aux dans quelques années ? Ils sont heureux, en apparence. Tous ne sont pas victorieux, et certains ne le seront jamais. Je prends soudain conscience que ces masques vivent, fuient et s’agitent autour de la victoire comme des papillons dans la lumière. Attablés autour d’elle, cherchant son contact, maugréant, avançant fièrement, ou bien restant tapis dans l’ombre, ils observent, interdits, la lueur d’espoir qu’il leur est possible d’entrevoir. Et ce cirque perpétuel renaît à chaque compétition, tous s’attroupent avec une animalité et une avidité dérangeantes autour de la victoire et de ses feux. Ont-ils conscience de leurs limites ? Combien d’entre eux auront seulement relevé la tête, pris du recul et de la hauteur pour juger de leurs chances de réussite ? Au loin, les cimes noires des arbres percent le ciel nocturne marbré d’éclairs de chaleur. C’est comme s’il riait dans sa barbe à la vue des simples mortels que nous sommes. Chacun de ses éclats vient s’étouffer dans la couche cotonneuse des nuages.

Mais voici que le beau visage de la lune, de sa clarté charmante, illumina le soir, et tout le sanctuaire retentissait de joyeux festins, de chants sur le mode triomphal. Fidèles à ce premier et exemple, nous aussi, en chantant l’hymne dont le nom rappelle la fière victoire, nous célébrerons le tonnerre et le trait de feu lancé par la main retentissante de Zeus, la foudre ardente où toute puissance est enclose. (Pindare, Xe Olympique, 74-81)

L’herbe qu’il a fallu faner pour faire place à la fête vient soutenir l’idée qu’il existe un temps pour tout, qu’il faut savoir récolter ce que l’on sème à temps, et qu’une fois consommé, un autre cycle commence. Ce foin nous nourrit tous. À bon foin, bon cheval, bonne voltige, bonne compétition, à la victoire succèdent les honneurs, et pour l’honneur à défendre recommencent les saisons. L’odeur de foin et de thym me renvoie à Pagnol, à ses mémoires d’enfance, à cette Provence estivale si différente de ma Lorraine ouvrière, grise et charbonneuse, aux accents Eoliens. Il me tarde de parcourir d’autres cercles et d’entendre d’autres langues, pour le simple plaisir d’enrichir mon monde. Ce festin qu’est l’équitation ne rassasie que partiellement mon appétit et ma soif de découvertes. Il m’empêche d’aller à la rencontre d’autres vies, d’autres communautés où m’attabler. Je ne veux pas m’agenouiller autour de ce seul feu qu’est la voltige, année après année, en méditant sur les succès passés et sur le dernier à venir. Il me faut veiller à sortir de ce cercle à temps, par le haut, pour ne rien regretter. Quoi qu’il advienne, l’aventure s’achèvera dans si peu d’années. Il me faudra regagner d’autres campements, trouver d’autres feux qui attiseront mon âme devenue nomade. J’en ai pleinement conscience. mais pas sans avoir obtenu quelques belles victoires.

Le succès quand on tente l’épreuve, dissipe le soucis. L’opulence parée de mérite nous crée mainte et mainte chance ; elle nous permet de mettre au guet notre esprit aux desseins profonds ; elle est l’astre étincelant, la splendeur authentique d’une vie humaine (Pindare, IIe Olympique, 55-62).

 

Extrait des pages 57 à 63

 

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Pindare, Olympiques, texte établi et traduit par A. Puech (2e tirage revu et corrigé, 1930), 9e tirage, 2014

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