« Le Chef-d’œuvre de Michel Houellebecq » par Didier Goux (extrait)

Goux.jpg

Extrait du roman Le Chef-d’œuvre de Michel Houellebecq de Didier Goux, paru aux Belles Lettres en janvier 2016 :

 

D’un bond Jonathan fut sur ses pieds, lorsque la Mercedes obliqua dans l’allée qui desservait l’hôtel et s’arrêta en douceur devant sa grande porte en verre coulissante. Il vit une silhouette malingre, disparaissant sous un imperméable informe, s’extraire de la voiture avec les mouvements précautionneux et saccadés d’un septuagénaire arthritique. C’était lui. Tant que le taxi n’eut pas redémarré, Michel Houellebecq resta planté au bord du trottoir, un bras ballant et l’autre main lissant ses cheveux clairsemés sur sa nuque, en une sorte de mouvement réflexe. La Mercedes disparut enfin, en direction de l’ancien port fluvial.

L’écrivain parut hésiter un moment sur la conduite à tenir. Les épaules se voûtant de plus en plus, il jetait autour de lui des regards furtifs, comme s’il s’attendait à voir surgir de l’ombre une femme bien disposée ou, au contraire, un trio de malfrats armés de couteaux à lame rétractable. Enfin, après un ultime coup d’œil semi-circulaire, Michel Houellebecq se dirigea vers la porte coulissante et pénétra dans l’hôtel, de ce pas résigné et lent qu’ont généralement les ânes chargés de promener les enfants dans les parcs des villes. Jonathan attendit qu’il eut disparu en direction de la réception pour traverser le quai et s’engouffrer à son tour dans le hall du Martroi.

Houellebecq n’était plus qu’à deux ou trois mètres du comptoir, derrière lequel les gracieuses Samira et Léane avaient été remplacées par une matrone brune et courtaude, exagérément mamelue. Elle regardait l’écrivain s’approcher de son domaine avec cet air de férocité inquiète qu’ont les gardiens de but lorsqu’un joueur adverse pénètre dans leur surface de réparation. « C’est vrai qu’il fait quand même pas mal clodo, notre Balzac, songe Jonathan, quelques mètres en arrière ; ils ne doivent pas en voir tous les jours, des comme lui… »

En s’avançant, il constate que l’hôtesse est nettement plus jeune que ce qu’il a d’abord cru. Il en conçoit pour elle un élan de pitié fugitive, car la jeunesse met terriblement en valeur la lourdeur gélatineuse de son corps et l’absolue disgrâce de ses traits. Il n’est plus qu’à un mètre du dos accablé de Houellebecq, assez près pour lire le prénom inscrit sur le badge de la brune ; elle s’appelle Maëva, ce qui semble à Jonathan le comble de la cruauté de la part de ses parents. Mais, bien entendu, ils ne pouvaient pas savoir ce qu’allait devenir le bébé rose qui riait tout seul en jouant avec ses doigts de pieds dans son berceau.

Il entendit Houellebecq grommeler quelque chose ; Maëva tourna ses petits yeux grisâtres vers l’écran de l’ordinateur, son visage s’éclaira d’un sourire las :

– En effet, Monsieur Houellebecq, une chambre a bien été réservée avant-hier à votre nom. Ce sera la 53, elle donne sur le parc, derrière : vous y serez très bien, vous verrez. »

Jonathan en resta béant : de la pauvre fille, de ce boudin informe et triste, venait de sortir la voix la plus mélodieuse, caressante, sensuelle qu’il eût jamais entendue ; ce suprême raffinement de sadisme, de la part du Créateur, lui donna envie de pleurer. Pour éviter de se donner en spectacle, il se concentra sur le moment où il allait aborder le romancier et la façon dont il devrait s’y prendre. À ce moment, Maëva ajouta :

– Une corbeille de fleurs a été déposée à votre attention en tout début de soirée, Monsieur Houellebecq ; vous la trouverez installée dans votre chambre ; elle est magnifique, si je puis me permettre…

– Des fleurs ? marmonna l’écrivain, en trébuchant un peu sur le fl. Qui a pu avoir une idée aussi…

– C’est moi, Monsieur ! s’entendit répondre Jonathan, d’une voix qui, dans le hall désert, lui parut formidable.

Michel Houellebecq se retourna avec lenteur et posa ses deux coudes sur le bord du comptoir, comme s’il avait peur de basculer en arrière. Il enveloppa Jonathan d’un regard larmoyant mais d’une fixité d’inquisition.

– Vous m’avez apporté des fleurs ? articula-t-il (chaque syllabe semblait lui coûter un effort gigantesque). Vous êtes homo ou livreur ?

L’alternative proposée décontenança Jonathan durant quelques secondes.

– Je suis juste un de vos lecteurs… mieux qu’un lecteur, même : un disciple !

La bouche de Houellebecq se tordit en une espèce de sourire sans joie, tandis que ses yeux humides pétillaient d’ironie :

– Un lecteur, c’est bien… il en faut, c’est évident… Mais un disciple… En tout cas, merci pour les fleurs…

Il lui tourna le dos et ramassa la clé que Maëva venait de poser sur le comptoir. Jonathan serra les poings, il sentit ses joues se marbrer de plaques rouges et brûlantes ; dans quelques secondes il serait trop tard, Houellebecq se dirigeait déjà vers les deux ascenseurs. Courant presque, son sac en plastique battant contre sa cuisse, il s’interposa entre les portes coulissantes et lui :

– S’il vous plaît ! Il faut que je vous parle ! D’une chose capitale… Ce ne sera pas bien long, mais c’est vraiment important… pour moi… Vous voulez bien que je vous offre un verre ?

À la mine accablée de son interlocuteur, Jonathan acquiert la certitude qu’il va refuser ; il se sent capable de le poursuivre jusque dans sa chambre, mais il préférerait ne pas en arriver à une telle extrémité.

– Un verre ? soupira Houellebecq, en passant sa main dans ses cheveux filasses. J’en ai déjà pris quelques-uns, ce soir… J’ai l’impression que ce serait plutôt le temps d’aller se coucher…

Jonathan sentit l’affolement le gagner, ses yeux se posèrent sur son sac en plastique. Le roman ! C’est pour en parler, qu’il avait fait tout ça ! Et il n’allait même pas trouver le moyen d’en dire un mot !

– Je connais un endroit, en ville… dit-il très vite. On peut vider une bouteille dans une ambiance sympa… Il y a des filles… C’est vraiment tout à côté : on remonte à la cathédrale et on y est ! À peine le temps de se rendre compte qu’on marche…

La nuit était fraîche ; Jonathan entraîna son compagnon de bordée vers la rue de l’Indépendance algérienne. Il s’était attendu à voir Houellebecq traîner un peu la jambe, mais pas du tout, il marchait d’un pas presque vif. Ils durent s’arrêter un moment au coin de la rue du Président-Lemieux, qu’il leur fallait traverser, à cause du véhicule qui arrivait assez vite de la cathédrale. C’était une petite camionnette blanche, sur le flanc de laquelle était peinte une grosse tête de clown hilare, encadrée par deux inscriptions en arc de cercle que ni l’un ni l’autre n’eut le temps de déchiffrer.

– Il y a un cirque dans la région ? demanda Houellebecq, avec l’air de s’en moquer.

– Je crois plutôt que c’était un commando paillasse, répondit Jonathan. J’ai lu qu’ils avaient touché des voitures, il n’y a pas longtemps. Ça leur permet d’intervenir plus rapidement sur leurs différents champs ludiques. Mais à mon avis, vu l’heure, celui-là devait plutôt rentrer au dépôt…

– Un commando paillasse ? répéta Houellebecq en s’engageant sur le passage pour piétons.

Jonathan se lança dans une explication de cette initiative municipale, qui les occupa tous les deux jusqu’à l’entrée de la rue des Bordeaux. Elle était sombre et bien entendue déserte, à l’exception de l’enseigne aux néons bleus et rouges du Bar à Bas, sur le trottoir de gauche. Jonathan dut faire un gros effort sur lui-même pour ne pas lever les yeux de l’autre côté, vers les baies vitrées du studio où Valérie devait probablement dormir ; dormir ou bien…

– On est arrivé ! dit-il avec brusquerie, en poussant presque Houellebecq vers la porte aveugle.

 

Extrait des pages 256 à 263

Le blog de Didier Goux : Didier Goux habite ici

 

 

 

Tout afficher

2 commentaires

  1. Je découvre cet auteur , j’ai adoré son dernier livre tres bien écrit , j’ai adoré son humour .

    Réponse

  2. Bon, ça va ! Cette lecture ne me fait pas regretter de l’avoir commandé, c’est déjà ça !
    Mais pourquoi tout à coup : « Jonathan acquiert la certitude… » au lieu d' »acquit la certitude »
    Mystère !

    Réponse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s