Le lion, le milan, le renard et le cormoran

Kalila et Dimna

À l’occasion de l’exposition Paroles de bêtes (à l’usage des princes), consacrée aux fables de Kalila et Dimna à l’Institut du Monde Arabe, nous vous proposons un parcours de lecture autour des animaux les plus rusés de la littérature fabuliste.

Kalila et Dimna

Le livre de Kalila et Dimna, traduit de l’arabe par André Miquel, éditions Klincksieck, 32,90€

Le Cormoran et l’écrevisse

Un cormoran nichait dans un marigot fertile et riche en poissons. L’oiseau vécut là quelque temps, mais, avec la vieillesse, pêcher lui devint impossible ; une faim violente le prit. Il resta pensif et triste, essayant de trouver quelque expédient. Une écrevisse l’aperçut de loin. À voir l’état dans lequel il était, elle comprit ce qu’avait le cormoran et, s’approchant de lui, elle lui dit : « Je te vois abattu et triste ; pourquoi cela ?

– Et comment ne le serais-je pas, répondit le cormoran ; je n’avais, pour vivre, qu’à me nourrir des poissons que je trouvais ici à profusion. Mais aujourd’hui, j’ai vu deux pêcheurs se diriger vers cet endroit-ci. L’un d’eux disait à son compagnon : ‘Il y a ici beaucoup de poisson ; pourquoi ne pêcherions-nous pas ? – J’ai reconnu, répondit l’autre, là, devant nous, un endroit où le poisson est encore plus abondant ; j’aimerais bien commencer par là ; nous reviendrions ensuite ici et prendrions jusqu’au dernier poisson.’ Ainsi donc, à ce que j’ai appris, les deux hommes, quand ils en auront fini avec l’autre endroit, viendront ici et pêcheront tous les poissons de ce marigot sans en laisser aucun. Quand les choses en seront là, c’en sera fait de moi et je n’aurai qu’à mourir. »

L’écrevisse alla trouver les poissons réunis et leur annonça la nouvelle. Ils se rendirent alors auprès du cormoran et lui dirent : « Nous sommes venus te consulter. Car, lorsque l’on est sensé, on ne néglige pas de demander conseil à son ennemi, si celui-ci peut sainement juger de l’affaire sur laquelle on le consulte. Or tu es justement un esprit clairvoyant et ton intérêt vital exige que nous survivions ; donne-nous donc un conseil éclairé.

– Affronter les deux pêcheurs et les combattre ? Impossible, répondit l’oiseau, nous ne pourrions pas les vaincre. En fait d’expédients, je n’en vois qu’un : je connais quelque part un endroit où l’eau, et la verdure abondent. Si vous le désirez, vous n’avez qu’à vous y transporter.

– Mais qui nous accordera ce bienfait ?

– Moi, dit le cormoran. »

L’oiseau alors se mit à l’oeuvre : il prenait chaque jour deux poissons qu’il emportait sur une colline, où il les mangeait. Le temps passa et l’écrevisse dit à l’oiseau : « Je me méfie du péril contre lequel tu nous as mis en garde ; si tu m’emmenais ? » Et le cormoran, emportant l’écrevisse, s’approcha de l’endroit où il mangeait les poissons. Quand l’écrevisse aperçut un amas d’arêtes éclatantes, elle comprit que c’était l’oeuvre du cormoran, et qu’il lui réservait le même sort qu’aux poissons. « Quand on rencontre, se dit-elle, son ennemi dans un séjour où l’on sait devoir trouver la mort, il faut généreusement se faire un point d’honneur de combattre. » L’écrevisse, étendant ses pinces sur le cou du cormoran, serra et l’oiseau roula à terre, mort ; l’écrevisse alors s’en fut retrouver les poissons et les mettre au courant.

Si je t’ai raconté cette histoire, c’est uniquement pour te faire comprendre que certaines ruses causent la perte et la ruine de ceux qui les inventent.

Extrait de Le Livre de Kalila et Dimna, pages 74-75.

Esope – Fables

Esope, Fables, texte établi et traduit par E. Chambry, Belles Lettres, CUF, 37€

Le lion vieilli et le renard

Un lion devenu vieux, et dès lors incapable de se procurer de la nourriture par la force, jugea qu’il fallait le faire par la ruse. Il se rendit donc dans une caverne et s’y coucha, contrefaisant le malade ; et ainsi, quand les animaux vinrent le visiter, il les saisit et les dévora. Or beaucoup avaient déjà péri, quand le renard, ayant deviné son artifice, se présenta, et s’arrêtant à distance de la caverne, s’informa comment il allait. « Mal », dit le lion, qui lui demanda pourquoi il n’entrait pas. « Moi, dit le renard, je serais entré, si je ne voyais beaucoup de traces d’animaux qui entrent, mais d’animal qui sorte, aucune. »

Ainsi les hommes judicieux prévoient à certains indices les dangers, et les évitent.

Extrait des Fables d’Ecope, page 85.

phedre

Phèdre, Fables, texte établi et traduit par A. Brenot, Les Belles Lettres, CUF, 27,40€

Le milan et les colombes

Celui qui confie le soin de le protéger à un méchant, au lieu du secours qu’il cherche, trouve sa perte. Des colombes avaient souvent échappé à un milan et, grâce à la rapidité de leurs ailes, elles avaient pu se soustraire à la mort. Le rapace, modifiant son plan, eut recours à la fourberie et trompa cette gent sans défense par la ruse suivante : « Pourquoi, leur dit-il, traîner ainsi une vie inquiète au lieu de conclure avec moi une alliance et de me faire votre roi pour que je vous mette à l’abri de toute injure. » Les colombes se livrent sans méfiance au milan ; mais, à peine en possession de la royauté, il se mit à les dévorer l’une après l’autre et à exercer le pouvoir au moyen de ses serres cruelles. Alors une des survivantes : « Il est juste, dit-elle, que nous soyons frappées, nous qui avons confié notre vie à un brigand. »

Extrait des Fables de Phèdre.

Le Pogge, Facéties

Le Pogge, Facéties, Texte latin, note philologique et notes de Stefano Pittaluga, traduction française et introduction d’Étienne Wolff, Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque italienne, 40,60€

Le coq et le renard

Un renard, se trouvant pressé par la faim, cherchait à attraper deux poules qui, sous la conduite d’un coq, étaient montées sur un arbre élevé, hors de sa portée. La mine caressante, il s’approcha du coq et, après l’avoir salué, d’un ton affable, lui demanda : « Que fais-tu là-haut ? N’as-tu pas entendu la nouvelle récente, si salutaire pour nous tous ?

– Nullement, répondit le coq. Apprends-la moi.

– Je suis précisément venu ici pour partager ma joie avec toi. Il s’est tenu un concile de tous les animaux, où on a décidé d’établir une paix perpétuelle entre tous les êtres vivants, de telle manière que la crainte disparaisse entièrement : aucun animal ne pourra plus tendre de piège à un autre ni lui faire du mal, et tous jouiront de la paix et de la concorde ; chacun est libre d’aller où il veut, même seul, sans danger. Descendez donc et fêtons cette journée. »

Mais le coq, qui connaît la malice du renard : « C’est une bonne et agréable nouvelle que tu m’apportes là » ; et en même temps il tendait le cou et se dressait sur ses ergots comme s’il regardait avec étonnement quelque chose au loin. « Mais que regardes-tu donc ? demanda le renard.

– Deux chiens qui viennent par ici à vive allure, gueule ouverte. »

Alors le renard, tremblant : « Adieu, j’ai intérêt à m’enfuir avant leur arrivée » ; et en disant ces mots il s’éloignait déjà. Le coq à son tour : « Où t’enfuis-tu ? Que crains-tu ? Du moment que la paix a été instituée, il n’y a rien à redouter.

– Je ne suis pas sûr, reprit le renard, que ces chiens aient bien eu connaissance du décret de paix. »

Ainsi la ruse fut-elle trompée par la ruse.

Extrait des Facéties du Pogge, pages 47-48.

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Publié dans Moyen Âge, Sources

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